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Premières rencontres entre Peuples du PAcifique et Européens
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JOURNAL DU CAPITAINE WALLIS

VAISSEAU DE SA MAJESTE LE DOLPHIN                     

9 juin – 27 juillet 1767


Traduction française (par Deborah Pope) inédite, finalisée le 19 Mai 2011, à partir de la transcription (pour la première fois) du manuscrit original sous la direction de Prof. Anne Salmond.

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Observations.  Le mardi 9 juin 1767

L'après-midi, j'envoyai le lieutenant Furneaux à terre avec tous les bateaux et un second accompagné de vingt hommes pour faire une voie où on pourrait faire rouler les barriques à eau pour les monter au puits et les redescendre ; en même temps, je donnai l'ordre au lieutenant de prendre possession de l'île au nom de sa Majesté et de l'appeler Queen Charlottes Island en l'honneur de sa Majesté la Reine. Les bateaux revinrent avec des noix de coco et de l'herbe au scorbut et l'on m'apprit qu'ils avaient trouvé deux autres puits dont l'eau était très bonne, non loin de la plage – Bien que très mal en point, je descendis à terre (avec le chirurgien et une grande partie des scorbutiques afin de nous promener) ; en voyant que ces puits étaient si abondants, je donnai l'ordre d'envoyer à terre des provisions d'une semaine pour le second et les vingt hommes que j'y avais laissés pour faire l'aiguade; on leur remit également des armes et des munitions. Le soir, les bateaux revinrent avec tout le monde à bord hormis ceux qui étaient de corvée d'eau et nous tirâmes des bords car nous ne pûmes trouver de mouillage.
A l'aube, j'envoyai les bateaux avec des barriques vides et le chirurgien accompagné de nombreux scorbutiques pour qu'ils pussent se promener à terre, mais en restant au bord de l'eau et à l'ombre, avec ordre formel de ne démolir aucune maison ni détruire des pirogues ou des cocotiers car il y en avait très peu ; j'y fis grimper des hommes pour descendre les noix au lieu de couper les arbres pour accéder aux fruits. A midi, comme une voie pour faire rouler les barriques avait été faite, nous reçûmes un cotre chargé d'eau ; il eut beaucoup de mal à quitter la plage car partout il y a un socle rocheux et, par moments, de grosses vagues y déferlent. Je trouvai que la variation du compas ici etait de 4° 46' à l'est ; le navire tire des bords.

Les habitants étaient de couleur rougeâtre et nus, à part une natte autour de la taille; ils étaient bien faits et les femmes belles. Nous ne vîmes aucune sorte de métal : les outils qu'ils utilisent pour faire leurs pirogues sont des coquillages aiguisés, attachés à des bâtons et façonnés comme des herminettes, des burins et des alênes ; ils cousent les planches ensemble et, avec du cordage, relient deux pirogues dans lesquelles ils transportent une vingtaine de personnes. Nous ne savons rien d'autre de ces gens.



Observations.  Le mercredi 10 juin 1767.

 

Beau temps modéré et agréable. Nous reçûmes un bateau chargé d'eau, un autre de noix de coco, de dattes et d'herbe au scorbut ; à 4 heures, tous les hommes souffrants, avec le chirurgien, revinrent bien revigorés de leur promenade. Nous passâmes la nuit bord sur bord ; à minuit le temps se gâta, avec des grains et une grosse mer. Au point du jour, nous ralliâmes la terre et je donnai l'ordre au second d'envoyer toute l'eau qui avait été faite et de se tenir prêt à embarquer avec ses hommes lorsque les bateaux reviendraient, en même temps de cueillir autant de noix de coco et d'herbe au scorbut que possible. A 6 heures, les bateaux revinrent avec toutes les barriques remplies et nous signalèrent que le ressac était très fort et qu'ils craignaient qu'il fût difficile de faire partir les gens qui étaient à terre car la marée montait et rendait l'abordage encore plus dur. Nous préparâmes les bateaux, remontâmes bien au vent et envoyâmes seulement quelques hommes dans les bateaux pour ramener ceux qui étaient à terre ; à midi, ils remontèrent à bord avec tous nos gens. En quittant la plage, le cotre embarqua un paquet d'eau de mer qui le remplit presque entièrement. Comme la chaloupe se trouvait à côté, une bonne partie des gens monta à son bord, les autres débarrassèrent le cotre des vivres, des noix de coco et des sacs de légumes verts, et le dégagèrent sans autre perte que les provisions.

A midi, nous remontâmes les bateaux. Comme la mer était très grosse, le ressac sur la plage  ici très fort et que nous n’avions pas de mouillage, je jugeais plus prudent de quitter ce lieu avec les rafraîchissements et de repartir au large.
Nous laissâmes un pavillon anglais flottant sur l’île, des hachettes, des clous, des bouteilles, des grains de verre et des pièces d'un shilling, de six pences et d'un demi-penny, accompagnés du nom du navire, de la date de notre escale et de la prise de possession de cette île et de celle de Whitsun Island.  Cette île gît par 19° 18' de latitude sud ; sa longitude observée est de 138° 04' à l’ouest de Londres.



Observations à bord du vaisseau de sa Majesté le Dolphin.  Le jeudi 11 juin 1767.

Coups de vent modérés et temps brumeux. A 1 heure, j'aperçus une île gisant ouest-quart-sud-ouest ; Charlotte Island gisait est-quart-nord-est à une distance de 15 milles. A trois heures et demie, nous étions près de l'île dont l'extrémité est nous restait au nord à environ trois-quarts de milles. Nous rangeâmes la côte mais ne trouvâmes point de fond ; l'île entière, ou plutôt les îles, étant entourées d'un socle rocheux. Les îles étaient recouvertes d'arbres mais il y avait des cocotiers nulle part. Au bord de l'eau, nous aperçûmes les pirogues et, à côté d'elles, tous les habitants qui avaient fui Charlotte Island ; il n'y avait pas de cases mais les gens avaient hissé leurs pirogues sur la grève et installé leurs femmes et leurs enfants sous celles-ci. Ils descendirent au bord de l'eau tenant de longs piques à la main et certains des torches ; ils faisaient beaucoup de bruit et dansaient d'une manière étrange. Il y avait sept ou huit pirogues doubles avec environ quatre-vingts hommes, femmes et enfants.
Ces îles étaient sablonneuses sans verdure sous les arbres, comme cela était le cas à Charlotte Island. Elles étaient également si étroites que d'un côté nous pouvions voir l'autre; la côte était rocheuse et n'offrait aucun mouillage ni possibilité de rafraîchissements. Nous fîmes voile jusqu'à six heures et ensuite, nous mîmes en panne, la proue au nord-est ; Egmont Island nous restait à l'est-quart-nord-est du compas à une distance d'environ 12 milles.
A 6 heures du soir, nous eûmes une observation de longitude et trouvâmes que Egmont Island (nom que je lui donnai en l'honneur du Très Honorable comte d'Egmont) gisait par 19° 20' de latitude sud. La longitude observée était de 138° 30' à l'ouest de Londres. Longitude estimée du Cap Pillar à l'est de Egmont Island, 65° 26' ouest.

A six heures, nous mîmes à la voile. Temps couvert et pluvieux avec une grosse houle du sud. A midi, coups de vent frais et temps couvert avec de la pluie.



Observations.  Le vendredi 12 juin 1767.

Coups de vent frais, avec une grosse houle du sud. A une heure, nous aperçûmes une île à l'ouest-sud-ouest et courûmes dessus; à 4 heures, nous étions à moins d'un quart de mille et nous rangeâmes la côte, sondant souvent mais sans trouver de fond. Ces îles ressemblent un peu à celles d'Egmont, seulement elles sont beaucoup plus étroites, couvertes d'arbres mais sans le moindre cocotier et entourées de tous côtés de roches sur lesquelles les vagues se brisent avec une grande violence.
A l'extrémité ouest, nous aperçûmes parmi les rochers environ seize habitants; ils n'avaient pas de pirogues mais portaient de longues perches à la main et ressemblaient passablement aux gens que nous avions vus auparavant. Comme le vent soufflait fort et que nous aurions simplement perdu notre temps si nous étions restés ici, nous partîmes et fîmes route jusqu'à huit heures quand nous mîmes en panne.
J’appelai cette île Gloucester Island en l’honneur de son Altesse Royale, le duc de Gloucester. Elle gît par 19° 11' de latitude sud ; la longitude observée est de 140° 04' à l'ouest de Londres ; la longitude estimée est de 67° 08' à l'ouest du Cap Pillar.
Je fis servir des noix de coco à nos gens, qui eurent tous les jours autant d'herbe au scorbut qu'ils pouvaient manger, ce qui leur a fait un bien infini. A neuf heures, nous mîmes à la voile.

Mauvais temps avec grains. Nous vîmes une île et fîmes route dessus à dix heures; beaucoup de rafales et de pluie. Nous aperçûmes un long récif avec des brisants à chaque extrémité de l'île ; nous mîmes en panne, la proue au large.

A midi, petites risées et mauvais temps. Nous estimons que cette île gît par 19° 18' de latitude sud et 140° 36' de longitude à l'ouest de Londres ; sa longitude estimée est de 67° 40' à l'ouest du Cap Pillar.


Observations.  Le samedi 13 juin 1767.

Peu de vent et ciel nuageux avec une houle du sud-sud-ouest. L’île gisant au sud-est était basse et entourée de nombreux brisants, nous n’avions donc aucun espoir d’y trouver des rafraîchissements ; nous fîmes route à l’ouest. J’appelai cette île Cumberland Island en l’honneur de son Altesse Royale le duc de Cumberland.
Sa taille est similaire à celle de Queen Charlottes Island.

Variation de l’azimut : 7° 10' est.

A l’aube, nous aperçûmes une autre île basse gisant au nord-est, droite au vent, et composée de petites cayes plates. Nous continuâmes à gouverner à l’ouest dans l’espoir de trouver une terre plus haute où, selon toute probabilité, nous trouverions à la fois un mouillage et des rafraîchissements.  J’appelai cette île Prince William Henrys Island en l’honneur du troisième fils de sa Majesté le Roi.  Elle gît par 19° 00' de latitude sud et 141° 06' de longitude observée  à l'ouest de Londres ; sa longitude estimée est de 68° 04' à l'ouest du Cap Pillar.
A midi, brises légères et beau temps.



Observations.  Le dimanche 14 juin 1767.

Petites risées et temps sombre et couvert avec une grosse houle du sud-ouest.
Temps sombre avec grains.

Coups de vent frais et temps à grains.  Nous prîmes tous les ris et mîmes en panne.

Beaucoup de pluie et d’éclairs avec une grosse mer du sud-ouest.

 

Nous mîmes à la voile.  Nous désenverguâmes le hunier pour le réparer et en enverguâmes un autre.
Nous vîmes un vol de gros oiseaux bruns au ventre blanc.

A midi, coups de vent frais avec une grosse mer; ciel clair mais l’horizon très brumeux.



Observations.  Le lundi 15 juin.

Coups de vent avec une grosse mer du sud-ouest.
Nous vîmes un grand nombre d’oiseaux ; ils étaient gris, mais avec la tête et la queue blanches, et assez gros.
Nous mîmes en panne à la tombée de la  nuit.

Une très grosse mer du sud-sud-ouest, le navire fatigue beaucoup.

Nous mîmes à la voile. Il ventait grand frais et la mer était grosse – beaucoup d’oiseaux autour du navire.

A midi, jolie brise avec une grosse houle du sud-sud-ouest.

Tous les jours, je fais servir à nos gens des noix de coco, ce qui, nous l’espérons, empêche le scorbut de gagner du terrain.



Observations. Le mardi 16 juin.

Coups de vent frais et temps couvert avec une grosse houle du sud-sud-ouest ; le navire fatigue beaucoup. L’état des scorbutiques a plutôt empiré et ils sont plus nombreux à se plaindre ; pourtant peu d'entre eux se laissent aller, ils combattent la maladie. Ils ont autant de vinaigre et de moutarde qu’ils peuvent manger, du malt en forme de moût tous les jours et tout ce qu’on peut leur procurer. Je fis donner la pleine ration à tout le monde et comme le munitionnaire avait une certaine quantité de sucre et de raisins secs qu’il avait achetée à Madère, il utilisa celle-ci et du riz acheté à un prix raisonnable, pour les dédommager de la période où ils avaient été à rations réduites si bien que tous en était contents et considèrent qu’il leur est d’une grande utilité. Comme nous recueillons l’eau de pluie, nous pouvons nous permettre de leur en fournir beaucoup, n’ayant jamais encore eu à les empêcher de boire à leur soif ; les malades en ont toujours eu suffisamment, notre consommation journalière étant d’un peu plus d’une demie tonne.

 

Variation de l’azimut : 6 ° est.


Coups de vent frais et temps sombre et pluvieux avec rafales. Après observation, nous trouvâmes le navire bien plus au nord que ce que nous pensions en raison, je crois, d’une grosse houle du sud-ouest.



Observations.  Le mercredi 17 juin 1767.


Mauvais temps avec grains et une grosse houle du sud-ouest.
Nous recueillîmes environ quatre barriques d’eau de pluie.

Mauvais temps. Nous mîmes en panne.

Coups de vent frais et mauvais temps.

Peu de vent.
Au point du jour, nous mîmes à la voile ; peu après nous aperçûmes une terre gisant ouest-quart-nord-ouest formant un petit tertre rond.
A midi, la terre susmentionnée nous restait au nord-64°-ouest à une distance d’environ 5 lieues. Elle ressemblait beaucoup au Mewstone (la Roche aux Mouettes) dans la rade de Plymouth mais elle était plus grande.
Le navire se trouve à 20 milles au nord de son point d’estime.



Observations. Le jeudi 18 juin.

Brises légères et temps très instable avec, de temps à autre, de la pluie.

 

A 5 heures, la partie sud de l’île nous restait au nord-ouest-demi-nord à une distance de 6 ou 8 milles ; nous serrâmes le vent et passâmes la nuit bord sur bord.  A 10 heures, nous aperçûmes une lumière sur le rivage, qui, malgré la petite taille de l'île, nous donna l’espoir qu’elle fût habitée et que nous pussions peut-être y trouver un mouillage et des rafraîchissements ; en effet, la terre était très haute et couverte de cocotiers, signe certain qu’il y avait de l’eau.
Le matin nous descendîmes les bateaux, les armâmes et les équipâmes, mettant toutes sortes de babioles dedans, et envoyâmes le lieutenant Furneaux à terre pour tenter d’obtenir des rafraîchissements et, en même temps, pour essayer de trouver un mouillage. Plusieurs pirogues qui étaient en train de quitter la plage s’en retournèrent en voyant nos bateaux. A midi, les bateaux revinrent rapportant avec eux un cochon et un coq, quelques plantains et des noix de coco. M. Furneaux nous informa qu’il avait vu au moins une centaine d’habitants et qu’il croyait qu’il y en avait beaucoup plus, qu’il avait sondé partout mais sans parvenir à trouver un mouillage et à peine un lieu d'abordage pour les bateaux ; il avait aussi mouillé un grappin et jeté une aussière à terre que les indigènes avaient prise et tenue fermement pendant qu’ils communiquaient avec lui par signes. Il ne vit aucune arme chez eux à part quelques bâtons blancs portés par ceux qui avaient autorité et retenaient les gens ; lorsqu’ils lui donnèrent le cochon, le coq &c. il leur offrit quelques grains de verre, une hachette, un miroir et plusieurs babioles et peignes. Quand les femmes les virent, elles coururent toutes au bord de l’eau, mais les hommes les repoussèrent et, peu après, un homme arriva de l’autre côté d’un rocher, plongea et releva le grappin du bateau tandis que les gens à terre essayaient de haler le bateau dans le ressac. Immédiatement, nos hommes tirèrent un coup de fusil au-dessus de la tête de l’homme qui avait relevé l’ancre ; il la laissa tomber tout comme les gens à terre laissèrent tomber leur corde. Ensuite, nos hommes levèrent les rames et, en découvrant qu’ils ne pouvaient plus rien obtenir, ils revinrent à bord.

A midi, l’île gisait au nord-est-quart-est à une distance de deux milles.



Observations.   Le vendredi 19 juin 1767.

M. Furneaux m’apprit que les hommes ainsi que les femmes était vêtus, il avait rapporté un morceau de l’étoffe, et que selon lui le nombre d’habitants était supérieur à celui que l’île pouvait nourrir ; il y avait quelques grandes pirogues et il pensait qu’il pourrait y avoir des endroits assez proches où nous pourrions trouver des rafraîchissements. En effet, cette île était petite, n’offrait aucun mouillage et était très difficile d’accès ; si les indigènes ne voulaient pas nous approvisionner, nous ne pourrions rien obtenir puisqu’un seul homme pouvait en repousser une centaine.  Ayant réfléchi à cela, je pris la décision de courir plus à l’ouest, fis embarquer le bateau et nommai cette île Oznaburg Island en l’honneur du prince Frederich.  Cette île gît par 17° 51' de latitude sud et 147° 30' de longitude à l'ouest de Londres et 7° 27' à l'ouest du Cap Pillar.  Variation 7° 10' est.
A deux heures et demie, nous laissâmes l’île et découvrîmes une terre très haute à l’ouest-sud-ouest, ce qui nous remonta le moral à tous car nous espérions y trouver un endroit où mouiller le navire et nous reposer.

 

A 7 heures, Oznaburg Island nous restait à l'est-nord-est et la terre nouvellement découverte depuis l’ouest-nord-ouest jusqu’au nord-quart-nord-ouest.  Comme le temps était mauvais et à grains, nous mîmes en panne jusqu’au lever du jour ou plutôt jusqu’à ce que la brume se levât ; nous fûmes fort surpris de nous retrouver entourés d’une centaine de pirogues, transportant chacun entre un et dix hommes qui criaient et hululaient tant que nous nous entendions à peine parler. La terre avait de très hauts pics mais les versants des montagnes paraissaient cultivés et le rivage couvert de maisons et de gens.  Elle était plate jusqu'en bordure de mer et couverte ici de cocotiers et d’arbres fruitiers. Nous aperçûmes de grandes rivières, tombant en cascade des flancs des montagnes dans la mer ou tout près. Nous fîmes signe pour inviter quelques personnes à monter à bord, ce qu’elles firent ;  lorsque nous montrâmes à ces gens des volailles et des cochons, ils nous firent comprendre par signes qu’ils avaient ces choses, mais lorsque nous leur montrâmes des chèvres et des moutons, ils s’enfuirent en courant et sautèrent par-dessus bord de peur ; ils s’en remirent cependant et remontèrent à bord. Nous leurs donnâmes des clous avec d’autres choses et leur fîmes signe d’aller à terre et de nous rapporter des cochons, des volailles, des fruits &c.  Ils ne semblaient pas comprendre, mais guettaient une occasion car je n’ai jamais rencontré d’indigènes plus méfiants qu’eux. Tout ce qu’ils voyaient, ils essayaient de se l’approprier. Pour finir, un des aspirants vint à l’arrière avec un chapeau bordé tout neuf et il communiquait par signes avec une de ces personnes lorsque, profitant de l’occasion, cette dernière saisit son chapeau, sauta du hunier et s’enfuit avec à la nage.



Observations.   Le samedi 20 juin 1767.

Nous descendîmes les bateaux et les envoyâmes sonder sur la côte pendant que nous continuâmes notre route en sondant sans eux. A environ un demi mille des brisants, nous ne trouvâmes pas de fond ; à deux heures, nous mîmes en panne et envoyâmes les bateaux dans une baie avec l’espoir d’y trouver un mouillage, mais ils n'en trouvèrent aucun loin des brisants. Ils gagnèrent alors une ouverture où un vaste nombre d’embarcations les entourèrent; ils vinrent sur elles, faisant en même temps les signes pour les inviter à bord ;  à ce moment-là, les embarcations essayèrent effectivement d’aborder les nôtres et leur jetèrent des pierres. Là-dessus, je donnai l’ordre de tirer un coup au-dessus de leurs têtes et le second, qui était dans un des bateaux, se rendant compte que s’il les laissait s’approcher davantage il ne pourrait plus se défendre, tira un coup de fusil ; la chevrotine blessa à l'épaule un homme qui se trouvait alors debout prêt à sauter pour monter à bord.  Sur ce, ils partirent tous et laissèrent les bateaux revenir au navire sans les molester.
Les officiers envoyés en mission m’informèrent qu’il y avait un socle rocheux à environ un demi mille de la côte partout où ils avaient sondé et que, juste à côté, le fond descendait tout aussi abruptement que sur les autres îles où nous avions fait relâche. Cependant, nous gardâmes espoir car nous étions alors côté au vent de l’île et pouvions raisonnablement nous attendre à trouver un mouillage en courant sous le vent ; mais en découvrant que des brisants s’étendaient loin au large de l’extrémité sud, nous serrâmes le vent et passâmes la nuit à louvoyer afin de courir en descendant le côté est de l’île.

 

A 5 heures du matin, nous mîmes à la voile, la terre nous restant au nord-ouest-quart-ouest, à une distance de 10 lieues ; il semblait avoir une terre derrière elle au nord-est à 5 lieues et un pic remarquable ressemblant à un pain de sucre au nord-nord-est. Nous étions à environ deux lieues de la côte qui paraissait fort belle et agréable, couverte de maisons et d’habitants; nous apercûmes quelques grandes pirogues près de la côte naviguant à la voile mais pas dans notre direction.
A midi, nous rangions la côte, la terre gisant entre trois-quarts-ouest et nord-ouest-quart-ouest.
Distance de la côte : deux ou trois milles. Latitude (incompréhensible: " in 17hhs")

Longitude faite : 75° 26' ouest

Distance méridienne : 33°81’ ouest.




Observations à bord du vaisseau de sa Majesté le Dolphin.  Le 21 juin 1767.

 

Coups de vent frais et temps très agréable ; voguant le long de la côte parfois à pas plus d’un demi mille, d’autres fois à quatre ou cinq milles au large. Je ne trouvai point de fond en sondant et, à six heures, comme nous étions arrivés en face d’une rivière et que la côte avait un meilleur aspect que toutes celles aperçues auparavant, je pris la décision de passer la nuit bord sur bord et de chercher un mouillage le lendemain matin. Nous serrâmes le vent et tirâmes des bords, sondant constamment ; nous vîmes de nombreuses lumières tout le long de la côte.
A l’aube, j’envoyai  des bateaux  sonder et peu de temps après, ils donnèrent le signal pour 20 brasses de fond ; nous courûmes de suite dessus et mouillâmes par dix-sept brasses de fond sablonneux et sain face à un gros cours d’eau à environ un mille de la côte ; l’extrémité de la terre nous restait depuis l’est-sud-est jusqu’au nord-ouest-quart-ouest. Dès que nous eûmes mouillé le navire, j’envoyai des bateaux sonder le long du rivage et regarder l’endroit où nous avions vu l’eau. A ce moment-là, un grand nombre d’embarcations quittèrent la côte pour le navire portant des cochons, des volailles et beaucoup de fruits que nous leur achetâmes pour des clous et autres choses de ce genre. Toutefois, lorsque nos bateaux partirent vers le rivage, la plupart des naturels les suivirent en gardant une certaine distance, mais à mesure que les bateaux s'éloignèrent du vaisseau, les naturels devinrent plus audacieux et soudain trois grandes pirogues à voile coururent sur le cotre, emportant sa queue de malet et enfonçant sa hanche. Comme d’autres s’approchaient, deux coups de fusil furent tirés au-dessus de la tête des naturels, ce qui leur fît simplement rire et ils tentèrent de s’attaquer à la chaloupe qui fit feu sur la pirogue qui essayait d’aborder, blessant gravement un homme. Là-dessus, ils abandonnèrent leur tentative et s'en allèrent sous le vent pendant que d’autres retournèrent au navire et firent des échanges. Les bateaux continuèrent à sonder jusqu’à midi ; ensuite, ils revinrent et nous apprirent que le fond était très sain et qu’il y avait cinq brasses  à moins d’un quart de mille de la plage mais que le  ressac était très fort à l’endroit où se trouvait l’eau et qu’il y avait un nombre important d’habitants sur la plage. Ceux-ci les avaient rejoints à la nage avec des bambous remplis d’eau et avaient apporté aussi des fruits, les invitant à débarquer. Les femmes surtout étaient descendues : elles s’étaient déshabillées totalement et avaient fait tous les gestes séducteurs possibles pour les attirer à terre. Je fis donner à nos gens un repas de porc frais.
Latitude observée : 17° 30' sud. Longitude estimée : 75° à l’ouest du Cap Pillar, distance méridienne : 33°91’ ouest.



Observations à bord du vaisseau de sa Majesté le Dolphin, à l’ancre.

Juin 1767

Temps modéré et couvert. J’envoyai les bateaux à terre, avec quelques tonnelets et petites barriques, pour chercher de l’eau ; les pirogues sont toujours autour du navire mais je ne laisse aucun naturel monter à bord car ils sont tellement voleurs qu’ils s’emparent de tout ce qui se  trouve à portée de main. A cinq heures, les bateaux revinrent avec seulement deux tonnelets d’eau que les naturels avaient remplis pour eux ; pour leur peine, ils en avaient gardé tout le reste et il n’y eut pas moyen de les persuader de les rendre mais ils firent signe à nos gens de venir à terre ; il y avait quelques milliers de personnes rassemblés autour du point d’eau lorsque nos bateaux partirent.

 

Le matin, j’envoyai de nouveau les bateaux pour l’eau et je leur donnai des clous, des hachettes &c. pour gagner l’amitié des habitants. Comme hier, les pirogues quittèrent le rivage pour rejoindre notre vaisseau avec des fruits à pain, des plantains, des volailles, des cochons et un fruit un peu comme la pomme mais nettement meilleur ; je donnai l’ordre d’offrir des clous, des couteaux, des grains de verre &c. en échange et j’obtins assez de porc frais pour en donner à l’équipage pendant deux jours, à hauteur d’une livre par homme. Les bateaux revinrent avec  seulement quelques calebasses d’eau.

 

Le lundi 22.

 

Le grand nombre de personnes assemblées sur la plage empêcha nos gens de débarquer.  Les jeunes femmes mimèrent toutes les actions obscènes qu’elles pouvaient imaginer afin de les attirer à terre; elles apportèrent des fruits et de la viande au bord de l’eau et nous firent signe de venir en prendre. Nos gens leur montrèrent les tonnelets dans le bateau et leur firent signe d’apporter ceux qu’ils avaient gardés la veille ; comme ils ne réussissaient pas à les convaincre, ils levèrent leurs grappins et sondèrent tout autour pour voir jusqu’où le vaisseau pouvait approcher afin de couvrir ceux qui faisaient l’eau.

Au moment de quitter la côte, les femmes les bombardèrent de pommes et de bananes et hululèrent très fort.  En sondant, ils trouvèrent que le navire pouvait mouiller à moins de deux encablures du rivage par quatre brasses d’eau, fond de sable, et par cinq brasses à trois encablures.
Le vent ici souffle directement le long de la côte y soulevant une grosse mer et créant un ressac assez fort sur la plage.




Observations à bord du vaisseau de sa Majesté le Dolphin.
1767
le 23 juin.

Temps modéré et couvert avec un peu de pluie. Les bateaux occupés à sonder.  A l’aube, nous levâmes l’ancre dans l’intention de mouiller à l’aiguade ; nous portions au large pour remonter au vent quand nous découvrîmes une baie à six ou huit milles sous le vent ; nous y courûmes en envoyant les bateaux devant. A neuf heures, nous contournâmes un récif car les bateaux signalaient 12 brasses de fond et nous courûmes dessus dans l’intention de jeter l’ancre. En arrivant aux bateaux, il y en avait un de chaque côté de la proue, le navire heurta un haut fond. De une heure à deux heures et demie de l’après-midi, nous dégageâmes tout aussi vite que possible et débarrassâmes le navire de tout ce qui encombrait le pont, descendîmes la chaloupe, préparâmes l'ancre de touée et l'ancre à jet avec le câble de touée et les aussières mais nous n’avions pas de fond à l'extérieur du récif. Par moments, le navire tapait assez fort ; pendant ce temps, il y avait une centaine de pirogues remplies d’hommes près du vaisseau mais ils n’essayèrent pas de nous approcher. Heureusement, après environ trois quarts d’heure dans cette situation, avec le vent qui soufflait de la côte la proue du navire se libéra et nous donnâmes immédiatement toute la voilure et mîmes de l’eau dans la cale avant. Comme le navire avait été pris par l’avant et était resté accroché avec l’arrière libre, il se mit à partir et bientôt atteignit des eaux profondes. Nous tirâmes des bords pendant que les bateaux sondaient sous le vent ; nous découvrîmes que le récif s’étendait à l’ouest sur un mille et que, plus loin, on pouvait mettre en panne dans un très bon havre ; à environ une encablure au vent de là où nous avions échoué, il y avait un passage.  Après avoir posté au bout du récif un bateau et la chaloupe avec ancre et aussières et une garde de peur d’être attaqué, le maïtre monta à bord et pilota le navire sans incident pour contourner le récif et le mouilla par dix-sept brasses, fond de fin sable noir. Il était environ midi. (footnote)

 

Mardi

 

L’endroit où le navire s’échoua était un récif composé de roches coralliennes coupantes ; le fond était très inégal, variant entre deux et cinq ou six brasses et, par malheur, là où se trouvaient les bateaux, celui qui était au vent avait douze brasses et celui sous le vent neuf, avec le récif entre les deux. Heureusement que nous pûmes nous renflouer au moment où nous le fîmes car, ensuite, le vent forcit peu et a maintenant molli de nouveau. Pourtant, le ressac est très fort sur le récif et les vagues s’y brisent avec violence, ce qui ne semblait pas du tout être le cas avant. Je crois que le vaisseau aurait rapidement fait naufrage et nos bateaux auraient perdu leurs grappins sur le récif. Nous avons examiné pour autant qu’on a pu la quille du navire et n’avons pas trouvé d’autres avaries qu’un petit morceau emporté en bas du gouvernail ; le navire ne semble pas prendre l’eau non plus. Les barres de hune à la tête du mât de misaine et du mât d’artimon sont cassées au ras ; nous supposons que cela est arrivé lorsque le vaisseau tapait si fort sur les roches. Nous espérons cependant que la quille est indemne et que nous pourrons réparer tous nos dommages ici car cette baie paraît très protégée si elle ne contient ni roches ni hauts fonds.
J’envoyai le maître avec tous les bateaux, armés, sonder la partie supérieure de la baie afin que, s’il trouvait un bon mouillage, nous pussions touer le navire à l’intérieur du récif et y mouiller en toute sécurité. Un grand nombre de bateaux sur le récif et une foule de gens sur le rivage.




Observations à bord du vaisseau de sa Majesté le Dolphin.

Juin 1767

Temps très agréable. Le maître revint nous dire que le mouillage était bon partout ; nous nous mîmes au travail et commençâmes à touer le navire pour remonter la baie et à quatre heures, nos gens étant très fatigués, nous assurâmes le navire et déployâmes le câble et l’ancre de touée à l'aide d’aussières, prêt à touer le navire dans la baie tôt le lendemain matin. En même temps, je partageai nos gens en 4 quarts, dont un devait être toujours armé. Je fis charger et amorcer tous les canons, et placer des mousquetons dans tous les bateaux ; je donnai l’ordre au reste de nos gens d’être, en cas d’alerte, aux postes qui leur étaient assignés dans l'instant, car il y avait à ce moment-là beaucoup d’embarcations, certaines très grandes et chargées d’hommes ; seulement quelques-unes, de petite taille, s’approchèrent du navire. Nous obtînmes d’elles des fruits, des cochons et des volailles.
Au coucher du soleil, elles regagnèrent toutes la plage à la pagaie.
A six heures, nous commençâmes à touer le navire pour remonter la rade. Peu après, de nombreuses pirogues quittèrent le rivage et se mirent sous la poupe ; je donnai l’ordre au canonnier et à deux aspirants de faire du troc avec eux pour leurs cochons, volailles, fruits &c. ; ils leur donnèrent en échange des grains de verre, des couteaux, des clous et des babioles. J'interdis à toute autre personne de commercer avec les naturels. Vers 8 heures, le nombre de pirogues grossit considérablement ; les dernières à quitter la côte étaient de grandes pirogues doubles transportant chacune une douzaine d'hommes robustes, voire plus ; elles avaient à bord très peu de choses à échanger et elles étaient lestées de galets ronds. En  voyant cela, j’envoyai chercher le second lieutenant et lui enjoignis de veiller à ce que le quatrième quart soit constamment aux armes, de peur d’une tentative quelconque. Peu après, pendant que le reste de nos gens touaient le navire, d’autres pirogues prirent la mer ; à bord de celles-ci, était placée une rangée de femmes qui firent tous les gestes et actions lascives qu’elles pouvaient inventer. Au même moment, les embarcations qui étaient à quelque distance s’approchèrent du navire et des hommes soufflèrent dans des conques et jouèrent de la flûte ; plusieurs d’entre eux chantèrent d’une voix rauque. A la fin, un homme assis sur un abri fixé à bord d’une grande pirogue double demanda par signes la permission de s’approcher du navire, ce que je lui accordai ; il remit une touffe de plumes rouges et jaunes à un de nos gens pour qu’il me l’apporte, puis il repartit. 
Je pris alors des babioles pour les lui donner en échange mais, lorsque cet homme jeta en l'air une branche de cocotier, un drôle de hululement s'éleva et le navire reçut une pluie de pierres de tous côtés pendant que l’ensemble des pirogues se mit immédiatement à s’avancer vers le navire. Je donnai l’ordre à la garde de tirer et on fit feu également avec les deux pièces du gaillard d’arrière que j’avais chargées de mitraille. Cela sema une certaine confusion parmi eux mais, après une minute de pause, ils recommencèrent. Comme nos hommes étaient maintenant à leurs postes, je donnai l’ordre de faire feu avec les grosses pièces et, avec certaines, de tirer constamment sur une partie du rivage où un grand nombre de pirogues embarquaient des hommes et quittaient la côte en direction du navire à toute hâte. Je crois qu’il n’y avait pas moins de trois cents embarcations autour du navire et, en moyenne, deux mille hommes en plus des milliers à terre et des embarcations arrivant de toute part ;  cependant, en entendant nos canons et en voyant leurs pirogues s’éloigner du vaisseau, ils se tinrent tranquilles et nous cessâmes de faire feu. En constatant cela, un grand nombre de pirogues se rassemblèrent de nouveau à une distance d'environ un quart de mille où les naturels restèrent quelque temps à regarder le navire. Puis, tout à coup, ils hissèrent des banderoles blanches, avancèrent à la pagaie vers la poupe du navire et recommencèrent à jeter des pierres qu’ils envoyèrent adroitement et très loin à l’aide de frondes ; beaucoup de pierres pesaient deux livres.  Ayant sorti deux canons à l’arrière et en les pointant bien, comme nous le fîmes aussi pour certains à l'avant, sur quelques pirogues qui s’approchaient de l’avant du navire, d’où ils avaient remarqué, à mon avis, qu’aucun coup n’avait été tiré, je donnai l’ordre de faire feu sur elles. Un des coups toucha la pirogue qui avait appelé les autres à la rejoindre et la coupa en deux. Voyant cela, ils se dispersèrent immédiatement de sorte que, une demie heure plus tard, il n’y avait aucune pirogue en vue ; les habitants qui avaient regardé du rivage, se retirèrent tous dans l’arrière-pays de l’autre côté des montagnes. Nous nous mîmes alors au travail et touâmes le navire dans la rade si bien qu’à midi nous étions près du l’extrémité supérieure en face d’une belle rivière et à moins d’une encablure et demie de la côte, à plus de deux encablures du récif et distants d’un demi mille de la partie supérieure de la baie, par neuf brasses de fond avec cinq brasses près du rivage. Nous amarrâmes le navire et mouillâmes l’ancre de touée avec les deux aussières de hauban en tant que ressort pour maintenir le navire en travers face à la rivière ; en même temps, je fis sortir les pièces légères qui se trouvaient dans la cale et les fis monter. Nous donnâmes ce qui restait de fruits et de porc à bord aux malades.

 

Jeudi 25 juin.


Temps agréable. Les bateaux employés à sonder tout autour de la baie et à surveiller la côte pour voir s’il y avait des habitants et s’ils semblaient vouloir nous inquiéter. Il (Lieutenant Furneaux ? footnote) fut occupé à cette mission avec les bateaux pendant toute la matinée et l’après-midi ; à midi il revint, ayant effectué une assez bonne étude des lieux, et nous informa qu’il n’y avait aucune pirogue en vue ; que partout la plage était propice au débarquement et toute la baie sans danger aucun, hormis celui du récif et de quelques roches, qui étaient visibles, à l’extrémité supérieure ; il était certain que la rivière en face de nous contenait de l’eau douce bien qu’elle se jetât dans la mer de l’autre côté de la pointe de cette baie.
A midi, je donnai l’ordre au lieutenant Furneaux de prendre tous les bateaux avec les fusiliers marins et d’autres hommes correctement armés, de débarquer face au navire et de se mettre sous couvert des bateaux et du navire sur le terrain le plus dégagé qu’il pût trouver ; celui-ci semblait se trouver en face de notre mouillage. Il peut paraître étrange que j’envoyais constamment le second lieutenant en mission mais la raison fut que le premier lieutenant était malade depuis presque six semaines et continuait de l’être ; moi aussi, je suis tellement malade depuis dix jours que c’est avec la plus grande difficulté que j’ai pu me traîner. Je suis maintenant si épuisé que, avec la fatigue et la précipitation de notre atterrage, en plus de l’attaque, je trouve que mon état s’est considérablement aggravé ; beaucoup de nos gens sont aussi très las et affaiblis.

 

Vendredi 26 juin 1767


Beau temps agréable, avec brises de mer et de terre et ondées rafraîchissantes. A 2 heures de l’après-midi, les bateaux touchèrent terre sans rencontrer d’opposition. Le lieutenant planta un bâton auquel il hissa un pavillon, retourna une motte de gazon et prit possession de ce pays au nom de sa Majesté, l’appelant en l’honneur de sa très sainte Majesté, l’île du roi Georges III. Il se rendit ensuite à la rivière et goûta l’eau qu’il trouva fort bonne et dont il fit du grog qu’il donna à boire à chaque homme à la santé de sa Majesté. Ensuite, remarquant deux vieillards dans une attitude suppliante, il leur fit signe de traverser la rivière ; l’un d’eux le fit, à quatre pattes, et lorsqu’il arriva, le lieutenant lui fit comprendre ce qu’il voulait en remplissant deux barriques et, en même temps, faisant des signes pour des cochons et des fruits et sortant des hachettes et autres choses qu’il donnerait en échange. Puis il lui montra les pierres qui avaient été lancées sur le navire et essaya de lui faire comprendre que nous leur voulions aucun mal, que nous étions venus seulement chercher de l’eau et des provisions et que nous ferions des échanges avec eux très paisiblement. Là-dessus, il lui donna une hachette, des clous, des grains de verre et d’autres bagatelles avant d’embarquer sur le bateau et de revenir à bord, laissant le pavillon flotter. Peu après, le vieillard se mit à danser autour du pavillon pendant un bon moment, puis il se retira et revint avec des branches vertes qu’il jeta par terre ; il se retira de nouveau avant de s'avancer avec quelque douzaine d’habitants, tous dans une posture suppliante; de temps à autre, ils s’approchaient du pavillon mais lorsque le vent le faisait bouger, ils se retiraient à toute hâte. Un peu plus tard, ils revinrent tous, en dansant, avec deux gros cochons qu’ils posèrent au pied du bâton portant le pavillon ; ils y restèrent quelque temps puis apportèrent les cochons au bord de l’eau, mirent une pirogue à la mer et le vieillard, qui avait une grosse barbe blanche, descendit et embarqua avec eux pour le navire. En accostant, il fit un discours, nous tendit plusieurs feuilles vertes de plantain et dit (passage incompréhensible) Puis il nous envoya les deux gros cochons avant de montrer du doigt le rivage. Je donnai l’ordre de lui offrir des présents mais il ne voulut rien prendre et regagna la plage. Pendant la nuit, nous entendîmes le bruit de nombreux conques, tambours et instruments à vent et observâmes un grand nombre de lumières tout le long de la côte. A six heures du matin, ne voyant personne à terre et le pavillon enlevé, j’ordonnai au lieutenant d’amener la garde à terre et, si tout allait bien, de nous le faire savoir et nous commencerions à faire l’aiguade.  Il ne tarda pas à envoyer chercher des barriques vides et, à huit heures, il fit partir quatre tonnes d’eau, ainsi que quelques fruits et volailles que certains habitants avaient apportés. Comme le vieillard était avec eux, ils restèrent de l’autre côté de la rivière. A huit heures et demie, nous aperçûmes un nombre considérable de naturels arrivant de l’autre côté d’une montagne distante d’environ un mille et, en même temps, un vaste nombre de pirogues doublèrent la pointe et restèrent près du rivage. Derrière le point d’eau où le terrain était dégagé, j’observai de très nombreuses personnes avançant furtivement derrière les buissons et, à la pointe est de la baie, beaucoup de pirogues doublant la pointe tandis que, dans les bois, des milliers d’habitants s’approchaient très rapidement du point d’eau. J’envoyai un bateau pour prévenir l’officier responsable de l'aiguade et lui dire d’embarquer ses hommes et de retourner à bord sans les barriques. Ils avaient déjà embarqué avant l'arrivée des bateaux car ils avaient aperçu les naturels en train de se faufiler à travers le bois en leur direction. L'officier leur dépêcha immédiatement le vieillard et leur fit signe de garder leurs distances en indiquant qu’il voulait seulement de l’eau. En se rendant compte qu’ils étaient découverts, ils se mirent à hululer et traversèrent la rivière ; ils prirent possession des barriques avec de grandes manifestations de joie. Au même moment, les pirogues remontèrent vivement la côte, les gens à terre avançant à la même allure, à part une foule de femmes et d’enfants qui s’asseyèrent sur une colline surplombant la baie et la plage ; à mesure que les pirogues s’approchèrent du navire, elles gagnèrent la côte afin d'embarquer d’autres hommes qui semblaient porter de gros sacs à la main. Les pirogues continuèrent d’arriver de l’autre côté des deux pointes, à l’est comme à l’ouest, accompagnées tout le long d’une foule sur le rivage ; certaines surtout avaient embarqué des hommes et avaient quitté la plage en direction du navire. J’estimai qu’il n’y avait plus aucun doute qu’ils avaient l’intention de tenter leur chance avec nous une deuxième fois et qu’il était nécessaire de prendre le dessus dès le début. Donc, comme tous les hommes étaient à leur poste, je leur donnai l’ordre de tirer en premier sur le groupe de pirogues, ce qui fut fait de façon si efficace que celles à l’ouest regagnèrent la terre aussi vite que possible et celles à l’est parvinrent à contourner le récif et furent bientôt hors de notre portée. Je fis ensuite diriger le tir vers différents endroits dans les bois, ce qui leur fit quitter le bois pour gagner la montagne où se trouvaient les femmes et les enfants. Là, ils formaient une foule de quelques milliers de personnes, j'en suis sûr. Je donnai l’ordre de baisser quelques pièces autant que possible et fis tirer quatre coups sur eux ; ils se croyaient en toute sécurité lorsque deux des tirs atteignirent un endroit près d’un arbre où beaucoup d’entre eux étaient assis ; cela les effraya tellement qu’en deux minutes il n’y avait plus personne en vue. Je fis immédiatement équiper et armer les bateaux et j’envoyai une forte garde accompagnée de tous les charpentiers avec leurs haches et l’ordre de détruire toutes les pirogues qui avaient été remontées sur la grève. Cela fut fait à partir de midi. Beaucoup de ces pirogues étaient longues de six pieds et larges de trois, attachées ensemble par deux, et pouvaient transporter de nombreux hommes ; elles avaient à bord d’énormes quantités de pierres et de frondes et rien d’autre, à part quelques petites pirogues qui contenaient des fruits et quelques volailles. Ils détruisirent plus de cinquante de ces pirogues. Les quelques volailles et cochons trouvés dans les pirogues, avec les deux que nous reçûmes hier soir, furent, sur mes ordres, distribués parmi l’équipage, ce qui faisait plus d’une livre pour chaque homme.



Observations
Juin 1767
Samedi 27

Beau temps agréable.  Vers 2 heures de l’après-midi, une dizaine d’indigènes sortirent du bois portant à la main des branches vertes qu’ils plantèrent au bord de l’eau avant de se retirer ; ils ne tardèrent pas à revenir apportant avec eux plusieurs cochons, les pattes attachées, qu’ils déposèrent à côté des branches avant de s’en aller pour de nouveau revenir avec d’autres cochons et plusieurs chiens, les pattes attachées au-dessus de la tête. Ensuite, ils descendirent plusieurs ballots de l’étoffe dont ils s’habillent et qui ressemble tout à fait au papier. Ils les laissèrent sur le rivage et nous appelèrent pour venir les chercher ; j’envoyai les bateaux à terre chercher le présent qui se composait de neuf beaux cochons. Je fis relâcher les chiens et j’abandonnai l’étoffe sur la plage ; à la place des cochons, je laissai des clous, des hachettes et autres choses ; après leur avoir indiqué qu’il fallait reprendre leur étoffe et les affaires que nous avions apportées à terre, les bateaux quittèrent le rivage. Leurs gens apportèrent deux cochons de plus à la plage et hélèrent le navire ; j’envoyai de nouveau les bateaux et ils firent signe qu’il fallait prendre les cochons et l’étoffe. On prit les cochons mais pas l’étoffe ; les indigènes ne voulurent pas toucher la hachette &c. que je leur avais envoyés.  Au retour des bateaux, nos gens me dirent qu’ils croyaient que les indigènes ne voulaient pas recevoir nos présents parce que nous ne voulions pas accepter leur étoffe. Sur ce, je l’envoyai chercher et dès que nous l’eûmes embarquée, ils descendirent fort joyeux et ramassèrent tout ce que je leur avais expédié. Ensuite nos bateaux se rendirent au point d’eau et remplirent et ramenèrent toutes les barriques, environ six tonnes d’eau ; elles n’avaient pas subi de dommages mais quelques seaux en cuir et des entonnoirs que nous avions laissés derrière nous avait été emportés.
Le matin, j’envoyai une garde et des bateaux à terre pour faire de l’eau. Peu après, le vieillard qui les avait approchés le premier revint et fit un long discours, puis traversa la rivière.  Lorsqu’il arriva sur la berge, l’officier lui montra les pierres qui y avaient été apportées depuis sa première visite avec certains sacs sortis des pirogues que nous avions détruites ; il tenta de lui faire comprendre que nous avions agi ainsi par nécessité. Après cela, le vieillard fit un discours aux gens et leur montra les pierres, les frondes et les sacs  ; il parut plutôt furieux dans ce discours. Ensuite, nous lui montrâmes que nous voulions être amis : nous lui donnâmes la main et l’accolade et lui offrîmes quelques vétilles ; par signes, nous lui indiquâmes que nous ferions du troc avec eux pour des provisions mais qu’ils devaient rester, eux, d’un côté de la rivière et nous de l’autre, et ne pas descendre en grand nombre. Ils acceptèrent ceci et à midi, un commerce s’était établi et des provisions de volailles et de cochons, avec d’énormes quantités de fruits, furent apportées à bord de sorte que les malades, comme les bien-portants, en eurent à volonté. A la demande du chirurgien, j’ordonnai également qu’on fasse bouillir tous les matins du blé avec de la soupe portative et du fruit à pain pour le petit déjeuner de nos gens.
Ayant ainsi bien réglé les affaires, je donnai l’ordre au second lieutenant et au chirurgien de chercher un lieu où l'on pouvait envoyer les malades. Ils revinrent en disant que partout il y avait des endroits convenables mais qu’il serait très imprudent de les envoyer ailleurs qu’au point d’eau car ils y seraient toujours sous la protection du navire et de la garde, qui les empêcherait de s’en éloigner ; ils pourraient être constamment ensemble et nous pourrions leur apporter les repas ; nous avions tant de personnes souffrantes ou occupées que nous ne pouvions les séparer en connaissant la traîtrise des habitants.




Observations à bord du vaisseau de sa Majesté le Dolphin.
Juin 1767
Dimanche 28

Temps modéré et beau. Je nommai le canonnier à la tête du détachement envoyé à terre tous les jours pour protéger aussi bien les hommes de corvée d’eau que les malades envoyés à terre avec le chirurgien ; je fis dresser une tente pour eux où ils s’abritèrent du soleil et de la pluie. J’ordonnai au canonnier de ne laisser faire aucun troc entre nos gens et les naturels mais de faire en sorte que tout passât par lui afin d’éviter tout problème et de tenter d’attacher le vieillard à nos intérêts ; à ma grande satisfaction, il s’acquitta de cette tâche du début jusqu’à la fin avec beaucoup de diligence et de soin, et je fus tranquille. Il ne négligea pas non plus de porter des plaintes contre tous ceux qui transgressaient ces ordres ; je les punis sévèrement et, à force d’en faire quelques exemples au début, j’empêchai le mal de s’étendre. Le vieillard aussi nous fut d'une grande aide et, par signes, prévenait ceux qui s’éloignaient qu'il fallait revenir de peur d’être attaqués, ce qui les tint toujours sur leurs gardes.
Occupés à bord à calfater et peindre les pavois, à remettre en état le gréement, à ranger la cale et à faire plusieurs autres choses.
Ce jour-là, je fus obligé de m’aliter et je restai gravement malade atteint d’une colique bilieuse pendant presque deux semaines ; le premier lieutenant et le munitionnaire étaient également très malades, avec une partie des matelots ; d’autres récupèrent très vite du scorbut.
Je donnai l’ordre au second lieutenant de faire particulièrement attention à ce que les gens envoyés à terre restent disciplinés, ne s’éloignent pas et, en aucun cas, n'insultent les naturels ; il devait aussi procurer des fruits et des vivres frais pour l’équipage pour le plus longtemps possible, maintenir toujours une bonne garde afin d’éviter d’être surpris et ne jamais laisser les bateaux absents du navire après le coucher du soleil. Pour toutes ces choses, il m’obéit à la lettre et ne me causa aucune sorte d'ennui pendant ma maladie. Comme les gens recevaient tous les jours de grandes quantités de porc, de volailles et de fruits, lorsque je me levai j’avais de la peine à croire que c’était le même équipage que celui avec lequel j’étais arrivé ici, tellement ils avaient l’air bien et en bonne santé.

 

Lundi 29

 

Beau temps agréable.  Occupés à faire de l’eau et à d’autres tâches. J’envoyai les bateaux tirer la senne mais ils ne prirent pas de poissons ; nous pêchâmes également au chalut mais sans succès.  En fait, ce ne fut pas une grande perte car les hommes mangeaient somptueusement tous les jours. Le fait que je fusse malade avec le premier lieutenant et le munitionnaire nous empêcha de faire les observations des satellites de Jupiter car le second lieutenant et le maître avaient une telle charge de travail : il y avait une garde importante constamment à terre pendant la journée et une toute aussi importante à bord la nuit, tandis que si nous avions observé les satellites, il nous aurait fallu une garde à terre la nuit et nous n’aurions laissé aucun officier à bord, car le maître et M. Furneaux étaient seuls à savoir faire l’observation et même eux ne sont pas des experts en la matière. Ce fut bien dommage que M. Harison, le munitionnaire, fût très malade car il est fort instruit dans toutes les branches des mathématiques. Toutefois, nous observâmes plusieurs fois le soleil et la lune, ce qui nous permit d’établir la longitude que nous avons calculée depuis et nous espérons l’avoir approchée en faisant coïncider les différentes observations.

 

Le mardi 30


Beau temps avec des averses rafraîchissantes. Un de nos hommes trouva un morceau de salpêtre à terre ; le chirurgien demanda si quelqu’un l’avait apporté mais tous déclarèrent qu'ils n’en avaient pas et ceux qui étaient à bord répondirent de même. Il le montra aux naturels mais nous ne parvînmes pas à savoir s’ils avaient quelque chose de la sorte ou pas et  nous n’en vîmes pas d’autres morceaux pendant tout notre séjour.
Le canonnier approvisionne le navire en cochons et fruits en abondance.



Observations

Juillet 1767

Le mercredi 1er


Beau temps agréable avec averses rafraîchissantes. Occupés à faire du bois et de l’eau pour le navire. Le chirurgien est à terre tous les jours avec les malades ; le maître, avec un de ses seconds, sonde tout le long de la côte sur 4 milles ; aucun naturel ne s’approcha en pirogue de nos bateaux, ni à moins d’un mille ou deux du navire. Le canonnier est à terre avec sa garde.

 

Jeudi 2


Beau temps agréable. Le canonnier n’a pas autant de porc, de volailles et de fruits qu’auparavant car le vieillard est absent. Mais nous en obtenons suffisamment pour la plupart des repas et nous en réservons beaucoup pour les malades et les convalescents.

 

Vendredi 3


Peu de vent, des grains avec de la pluie. Nous obtînmes de la viande fraîche seulement pour les malades et pour une trentaine d’autres personnes. Nous mîmes le navire à la gîte pour regarder la quille sans trouver de dommages ; elle était aussi propre que quand elle était sortie du bassin.

 

Samedi 4

 

Petites risées.  Assez bons résultats au marché ; nous envoyâmes à bord assez de cochons et de volailles pour servir tous les repas, avec une abondance de fruits ; à midi, nous attrapâmes un très gros requin qui fut envoyé à terre quand les bateaux partirent chercher nos gens pour dîner. Lorsque les bateaux quittèrent le navire, le canonnier fit signe aux naturels de passer la rivière ; quand ils traversèrent, il leur donna le requin ; ils le coupèrent rapidement en morceaux qu’ils emportèrent fort contents.

Dimanche 5
Temps nuageux. Nous obtînmes des volailles en abondance et dix petits cochons sous la tente où se tient le marché. Les scorbutiques se rétablissent très vite ; plusieurs cas de fièvres et de coliques bilieuses mais ils récupèrent rapidement, sauf le premier lieutenant et moi-même qui demeurons très malades. Le munitionnaire, qui allait mieux, fit avec M. Furneaux et le maître une observation pour trouver la longitude.

 

Lundi 6


Beau temps agréable.  Le vieillard retourna voir le canonnier et, par signes, lui raconta qu’il s’était rendu dans l’intérieur du pays pour convaincre les gens d'apporter de quoi faire des échanges ; peu après, plusieurs personnes descendirent avec des cochons plus gros que tout ceux que nous avions encore vus et plusieurs furent envoyés à bord. Le vieillard vint au navire aussi, apportant en présent un cochon rôti. Je lui fis don d’un pot en fer, d'un miroir, d'un verre à boire et de plusieurs autres choses.

 

Mardi 7


J’envoyai un second avec trente hommes à un village pour acheter des provisions mais ils les payèrent plus cher là-bas qu'au bord de l'eau où ils avaient considérablement augmenté le prix des choses à cause de certains de nos gens qui avaient volé du fer sur le navire pour l’échanger avec les naturels, si bien que, au lieu d’accepter de petit clous pour des cochons de taille moyenne, ils en montraient de très gros et refusaient de céder leurs cochons comme avant. Puisque plusieurs taquets avaient été retirés, je fis faire une fouille mais je ne pus découvrir les voleurs ; j’offris une bonne récompense, mais en vain. Comme j’étais capable de me lever et qu’il faisait beau, je descendis la côte à la rame sur environ quatre milles. Elle était très peuplée et agréable ; ils avaient beaucoup d’embarcations mais aucune ne quitta le rivage à notre rencontre et ils ne firent pas attention au bateau pendant qu'il longeait la côte. Je remontai à bord à midi ; c’est la première fois que je quitte le navire ; le premier lieutenant est toujours gravement malade.




Observations à bord du vaisseau de sa Majesté le Dolphin.

Le mercredi 8 juillet.


Occupés à compléter notre bois et notre eau. Comme d'habitude, le canonnier avec sa garde est obligé de donner plus qu’avant pour ce qu'il obtient, mais nous avons suffisamment de vivres pour nos besoins quotidiens et des fruits en grande abondance.

 

Le jeudi 9.


Temps agréable. Occupés comme auparavant. Nous faisons du troc pour des cochons et des volailles ; de très mauvais fruits en grande abondance. Je lus les articles de guerre et punis certains de nos gens qui avaient désobéi à des ordres qui leur avaient été donnés à terre, en particulier James Proctor, le caporal des fusiliers marins, qui n'avait pas seulement quitté son poste mais aussi insulté l'officier ; lorsqu'il revint à bord et fut consigné, il jeta à terre le capitaine d'armes.

 

Le vendredi 10


Temps modéré. Quelques habitants, qui avaient été fort gentils avec ceux qui faisaient du bois, montèrent à bord amenés par notre bateau. Ils semblaient, aussi bien par leurs vêtements que par leurs actions, être au-dessus de la gente commune ; je leur offris quelques présents et les fis ramener à terre. Peu de commerce cependant ; juste assez pour subvenir aux besoins des malades.

 

Le samedi 11


Bonnes brises et pluie. Nous obtînmes seulement deux volailles, tous les habitants nous faisant comprendre par signes qu'ils voulaient de gros clous. En examinant le navire, les charpentiers découvrirent que tous les taquets d'amarrage avaient été arrachés et la plupart des clous des hamacs enlevés. Je donnai l'ordre à tout l'équipage de monter sur le pont et j’entrepris de savoir qui étaient les voleurs ; puis je leur dis que s'ils ne voulaient pas se dénoncer, je mettrais fin à toute visite à terre ; impossible de savoir. Comme Proctor, le caporal des fusiliers marins, se comportait de façon rebelle, je le fis punir sur-le-champ.

 

Le dimanche 12


Bonnes brises. Le canonnier envoya assez de cochons et de volailles pour l'équipage.

 

Le lundi 13


Bonnes brises et beau temps. L'après-midi, le canonnier vint à bord avec une belle et grande femme d'environ quarante-cinq ans. Elle avait un air très majestueux et elle venait d’arriver ici. En remarquant que les habitants lui témoignaient un grand respect, il lui avait fait quelques présents ; en retour, elle l'avait invité à lui rendre visite dans sa maison à environ deux milles plus loin dans la vallée ; elle lui avait donné quelques gros cochons et manifesté  le désir de monter à bord du navire. Elle était très à l'aise lorsqu'elle vint à bord et le resta pendant toute sa visite. Je lui offris une grande cape bleue qui la couvrait de la tête aux talons et que j’attachai avec des rubans ; je lui donnai aussi plusieurs sortes de grains de verre, un miroir et beaucoup d'autres choses. Remarquant que j'avais été malade, elle montra du doigt la côte ; je lui fis comprendre par signes que j'y serais le lendemain matin. Peu de temps après, elle regagna le rivage avec le canonnier qui l'escorta jusqu'à sa demeure. Il dit que celle-ci est une maison d'une taille prodigieuse, extrêmement bien construite ; ses gardes et ses serviteurs y habitent et elle en a une autre à côté qui est très grande mais fermée par un treillage. 
Le matin, je descendis pour la première fois à terre où la reine, je me permets de l’appeler ainsi, vint à ma rencontre et commanda à certains de ses gens de me porter, moi et tous les malades qui m'accompagnaient, pour traverser la rivière et jusqu'à chez elle, en ordonnant à une garde de nous suivre. Il y avait une foule de gens ; il lui suffisait de faire un signe de la main ou de dire un mot pour qu'ils se retirassent immédiatement en nous laissant la voie libre. A l'approche de sa maison, un grand nombre d'hommes et de femmes sortirent pour l'accueillir ; elle me les amena et, après m'avoir indiqué avec des gestes qu'ils étaient ses parents, elle me prit la main pour qu'ils la baisent. Ensuite, nous entrâmes dans la grande maison (dont j’ai inséré un plan ici). Elle nous fit tous asseoir ; puis elle appela quatre jeunes filles qui enlevèrent mes bas et mes chaussures, ôtèrent mon manteau et me lissèrent doucement la peau en la frottant. Elle fit faire la même opération au premier lieutenant et au munitionnaire qui étaient tous les deux malades, mais elle n’importuna pas ceux qui étaient en bonne santé. Apres quelques temps, presqu'une demie heure, je crois, elles s'arrêtèrent et me rhabillèrent avec beaucoup de maladresse. Toutefois, je trouvai que ceci m'avait fait beaucoup de bien et les autres déclarèrent la même chose. Ensuite, elle donna l’ordre d’apporter quelques paquets d'où elle sortit de l'étoffe indigène, qui ressemble au papier et avec laquelle elle nous habilla, moi et ceux qui m'accompagnaient, à leur manière. Je me montrai réticent mais finalement, ne voulant pas l'offenser, j'acceptai. Lorsque je partis, elle donna l'ordre de descendre une très grosse truie avec ses petits au bateau. Elle nous accompagna et, comme je voulus marcher, elle me prit par le bras et me souleva pour traverser chaque endroit rocailleux avec autant de soin que j'aurais pris (en bonne santé) avec un enfant.
Le matin, je lui fis envoyer par le canonnier six hachettes, six serpettes et autres choses. Le canonnier m’apprit qu'à son arrivée elle recevait presqu'un millier de personnes, à son avis. Plusieurs personnes préparaient des plats qu'elles lui apportaient. Les invités étaient assis en rangs autour de la grande maison et elle donnait un plat à chacun de ses propres mains.  Ensuite, elle s'assit seule dans un endroit surélevé et deux femmes se placèrent de chaque côté d'elle et la nourrirent pendant qu'elle ouvrait la bouche lorsqu'elles approchaient leurs mains avec la nourriture. Elle commanda un plat pour le canonnier. Il dit qu'il pensait que c'était une jeune volaille accompagnée de pommes découpées et assaisonnée d'eau de mer ; c'était très bon. Elle accepta les choses qu'on lui avait envoyées et sembla en être fort contente ; puis ils s'en allèrent. Par la suite, les échanges se passèrent très bien; tous les jours des gens venaient avec des volailles et des cochons, dont certains étaient très gros ; seulement nous étions obligés de payer plus cher qu'auparavant car nos gens avaient gâché le marché. Pourtant, nous obtenions tout pour une bouchée de pain. Je fis servir du porc frais.

 

Le mardi 14


Coups de vent frais et temps pluvieux. En voyant des gens sur la plage, je leur envoyai le canonnier qui rentra de suite avec quatre beaux cochons et deux douzaines de volailles, et beaucoup de fruits. Je fis servir du porc frais.

 

Le mercredi 15


Temps modéré et nuageux. Occupés à obtenir de nouvelles provisions. Le canonnier se plaint de ce que le commerce soit grandement gâché par les gros clous à large tête qui sont volés à bord du navire et apportés à terre par nos gens qui les donnent aux femmes, si bien que les naturels ne laissent rien partir pour moins du double de ce qu'ils demandaient hier. Je donnai l'ordre de fouiller chaque homme descendant à terre avant qu'il ne débarque et de ne permettre à aucune femme de passer la rivière.

 

Le jeudi 16

 

Beau temps. J’envoyai le second lieutenant, avec tous les bateaux et une soixantaine d'hommes, en direction de l'ouest pour observer le pays et voir ce qu'on pouvait y obtenir. Il revint à midi, ayant marché le long du rivage sur environ six milles ; il dit que le pays est très agréable, qu'il y a beaucoup d'habitants qui ont des volailles, des cochons et des légumes en grande abondance mais qu'ils n'avaient pas très envie de s'en séparer ; ils ne les avaient aucunement importunés ; au contraire, ils leur avaient donné des noix de coco et des plantains ; ils achetèrent neuf cochons et quelques volailles. Selon lui, ils viendraient faire du commerce mais chez eux c'est trop loin car il faudrait de très nombreux hommes pour la garde. Ils ont énormément de grandes pirogues et beaucoup sont en construction. Ils n'ont pas de métal : leurs outils, à l’aide desquels ils travaillent très bien et fort rapidement, étant tous faits en pierre. Ils n'ont aucune espèce d'animal à part des cochons et des chiens ; leurs maisons sont grandes et bien construites. Ils n'ont pas de récipients en terre mais mangent tout rôti ou grillé. Il pense qu'un vaisseau peut jeter l'ancre tout le long de cette côte dans 10 à 20 brasses d’eau, à moins d'un mille du rivage.

 

Le vendredi 17 juillet

 

Beau temps agréable. Le canonnier fait du commerce à terre; le chirurgien avec le tonnelier, qui est malade, est en train de préparer d'autres barriques pour l'eau. Le second lieutenant est tombé très malade ; le premier lieutenant et moi-même sommes très las et affaiblis, nous nous traînons difficilement. Je punis le fusilier marin James Proctor pour conduite rebelle et fis venir beaucoup de cochons et de volailles au navire. La reine est absente depuis plusieurs jours mais les gens firent signe qu'elle serait de retour le lendemain.

 

Le samedi 18


Beau temps modéré. La reine descendit sur la plage et, peu après, quelques nouvelles personnes vinrent avec des vivres à échanger. Le canonnier envoya au navire quatorze cochons et des fruits en abondance.

 

Le dimanche 19


L'après-midi, la reine monta à bord et nous fit présent de deux gros cochons ; le soir, elle redescendit à terre. Je lui donnai un présent et la fis escorter par le maître. En débarquant, elle le prit par la main, fit un long discours aux naturels et, ensuite, le conduisit jusqu'à sa maison où elle l'habilla à la manière de son pays. Le matin, le canonnier envoya plus de provisions qu'aucun autre jour, c'est-à-dire quarante-huit petits et gros cochons, quatre douzaines de volailles, des fruits à pain, des bananes, des pommes et des noix de coco en grande abondance .

 

Le lundi 20


Beau temps modéré. Nos gens sont tous de bonne humeur et en bonne santé ; les officiers malades et affaiblis. Le canonnier et sa garde font toujours du bon commerce.

 

Le mardi 21


Temps agréable. Je découvris que le matelot Francis Pinckney avait enlevé les taquets auxquels étaient amarrée l'écoute de la grand-voile, volé les gros clous et jeté les taquets par-dessus bord. Je rassemblai nos gens et leur montrai le crime injustifié dont il était coupable en leur signalant que beaucoup d'autres avaient dû être impliqués dans le même genre de vol, qu'ils avaient tous les jours toute la viande fraîche qu'ils voulaient et que le prix de celle-ci avait plus que doublé depuis notre arrivée à cause du vol de ces gros clous. Puis je leur donnai l'ordre de préparer des garcettes et à lui de courir la bouline trois fois autour du pont ; il le fit mais fut si tendrement traité que je dis à nos gens qu'ils encouragaient les voleurs plutôt que de les punir quand quelqu'un qui avait commis un si grand crime contre toute la communauté leur était livré. J’interdis donc à quiconque, hormis la garde, de redescendre à terre. Nous recevons une grosse quantité de provisions.

 

Le mercredi 22.


Beau temps modéré.  La reine vint à bord et apporta un présent de plusieurs gros cochons ;  elle ne voulut rien prendre en échange. Elle nous fit signe de descendre à terre avec elle, ce que je fis accompagné de plusieurs officiers. Elle nous fit asseoir, prit nos chapeaux et y attacha des touffes de plumes ; elle lia autour de nos cous des colliers de cheveux noués ensemble, tressés et travaillés comme des fibres de bourre de coco, en nous faisant comprendre par signes que c'était ses cheveux et son travail. Elle nous donna également des nattes très bien faites avant de nous raccompagner à la plage. Lorsque nous montâmes dans le bateau pour rejoindre le vaisseau, elle y déposa une très grosse et belle truie pleine et une quantité de fruits. Entre-temps, j'essayai de lui faire comprendre que nous allions quitter ce lieu dans sept jours. Elle comprit immédiatement ce que je voulais dire et me fit signe de rester vingt jours, d'aller deux jours dans l'intérieur du pays, d'y rester quelques jours, de ramener beaucoup de cochons et de volailles et de partir ensuite. Quand j'indiquai que je devais partir comme prévu, elle s'assit et pleura amèrement. L'après-midi, le canonnier n’envoya pas moins de vingt cochons avec des fruits en grande abondance. Notre pont regorge de cochons et de volailles : je fis tuer les petits et garder les gros pour lorsque nous serions en mer ; les cochons et les volailles ne veulent manger que des fruits. Le canonnier demanda un présent pour le vieillard qui lui avait rendu grand service; je lui donnai un pot en fer, des hachettes et des serpettes et un morceau de tissu.  Il espère que le vieillard laissera son fils partir avec nous comme il semble vouloir le faire et le garçon en a très envie.

 

Juillet

Le mardi 23


Coups de vent frais et nuageux avec de grosses pluies.  Le vent fit tomber plusieurs arbres sur la plage et semblait souffler très fort au large; pourtant nous le ressentîmes très peu ici. Je vis des gens sur la plage et j’envoyai le canonnier faire des échanges : il rapporta six beaux gros cochons et des fruits.

 

Le vendredi 24


Grains accompagnés de pluie modérée. J’envoyai à la reine deux dindes, deux oies, trois pintades, une chatte pleine, de la porcelaine, du verre, des bouteilles en verre, des chemises, des aiguilles, du fil, du tissu, des rubans, des pois, des haricots blancs et environ seize différentes sortes de graines de jardin telles des choux, des navets &c.  Le canonnier prit deux fusiliers marins avec des pelles et fit une grande planche où il planta un peu de chaque sorte ;   il lui donna les graines et une pelle. Nous savions que plusieurs des graines de jardin pousseraient, les pois aussi, car il en avait planté en plusieurs endroits, qui venaient très bien. Je lui envoyai également deux pots en fer, des couteaux, des casseroles et des cuillères ; le canonnier ramena dix-huit cochons et des fruits.

Beau temps agréable ; l'air s'est rafraîchi après un peu de pluie. Le matin, je donnai l'ordre à M. Gore, avec tous les fusiliers marins, quarante matelots et quatre aspirants, de remonter aussi loin que possible la vallée le long de la rivière et de faire des observations sur le sol et sur les espèces d'arbres, de plantes &c. qu'il voyait pendant l’ascension et, là où il apercevait un torrent descendant de la montagne, de chercher des minéraux ou des minerais, d’en chercher aussi à la source de la rivière. A partir de là, il devait monter aussi haut dans les montagnes qu'il le pouvait et observer le sol et la végétation, prenant toujours soin d'être sur ses gardes et en sécurité et d'allumer un feu si jamais il était attaqué.
En même temps, j'amenai une garde à terre et, sur une pointe, dressai une tente afin d’observer avec M. Harrison, le munitionnaire, une éclipse du soleil qu'on eut la chance de voir car il faisait très clair ce matin-là ; elle fut décrite comme suit :
Latitude de la pointe où nous étions : 17°30' ; déclinaison du soleil à ce moment-là :  19° 40'.

 

Le samedi 25


Le samedi 25 Juillet 1767.  Une éclipse du soleil se produisit vers six heures et cinquante-deux minutes du matin.

Une fois l'observation faite, nous nous rendîmes chez la reine et lui montrâmes le télescope.  Elle regarda dedans et fut toute étonnée; puis elle fit faire la même chose à beaucoup de ses serviteurs. Ensuite, je l'invitai, elle et une grande partie de sa cour, à monter à bord ; ils acceptèrent l'invitation. Je pensais que si je tenais la reine et quelques-uns des principaux personnages, le groupe que j'avais fait partir ne courrait pas de danger. Je les reçus avec un bon dîner ; elle ne voulut rien manger ni boire. Tous les autres mangèrent de bon appétit mais ne burent que de l'eau pure. 

 

 

Observations à bord du vaisseau de sa Majesté le Dolphin.

Le dimanche 26 juillet.

Bonnes brises et beau temps. Le soir, lorsque nos gens revinrent de l'excursion qu'ils avaient faite dans l'intérieur du pays et descendirent sur la plage, je pris la reine et ses serviteurs et les mirent dans les bateaux pour les envoyer à terre.  La reine manifesta beaucoup de peine quand elle se rendit compte que nous nous obstinions à vouloir quitter ce lieu et elle nous fit signe qu'elle serait de retour le lendemain matin.
En montant à bord, le second me fit ce compte rendu écrit :

Capitaine, j'ai débarqué à quatre heures du matin le 25 juillet sur vos ordres, avec quatre aspirants, un sergent et douze fusiliers marins, et vingt-quatre matelots tous armés; quatre portaient des hachettes et des objets d'échange et quatre étaient chargés de munitions et de provisions. Chaque homme avait sa ration journalière d’eau-de-vie ; les hommes avec les hachettes avaient deux petits tonnelets à donner lorsque je trouverais le moment opportun.

Immédiatement après avoir débarqué, j'ai suivi le cours de la rivière, rendant d'abord visite au vieillard qui s'est joint à moi. Nous avons marché au bord de la rivière, un groupe de chaque berge, jusqu'à ce qu'elle est devenue si étroite que nous avons dû marcher sur une seule rive; comme la rivière serpentait beaucoup et que les montagnes nous surplombaient, nous avions du mal à avancer. Pendant les deux premiers milles, nous avons vu de nombreuses habitations avec des jardins, entourés de murs et pleins de volailles, de porcs et de fruits; le sol semblait constitué d'une terre noirâtre, riche et grasse. Il y avait des canaux creusés dans le flanc des montagnes pour acheminer l'eau du haut de la rivière jusqu'à leurs jardins et leurs arbres fruitiers. Ils avaient un légume vert dans leurs jardins qu'ils mangent cru et qu'ils n'avaient jamais apporté à la plage ; je l'ai goûté et l'ai trouvé agréable; je pense que son goût ressemble à celui du calaba des Indes occidentales mais la feuille n'est pas la même. Les terrains étaient très proprement clôturés et, avec les arbres à pain et les pommiers plantés en rangées sur le flanc des montagnes et les cocotiers et les bananiers, qui demandent plus d'eau, sur le plat, c'était un endroit agréable et frais ; l'herbe y était très bonne et il n'y avait pas de broussailles. Après avoir remonté la vallée sur environ quatre milles, nous nous sommes assis pour prendre le petit déjeuner car les derniers milles nous avaient bien fatigués à cause de la mauvaise piste. Nos gens étaient agréablement assis sous un grand pommier lorsque, tout d'un coup, nous avons entendu un brouhaha de voix et de grands cris, et nous n'avons pas tardé à voir apparaître au-dessus de nous de nombreux hommes, femmes et enfants. Le vieillard nous a fait signe de rester tranquillement assis et il est allé voir ces personnes qui se sont tues immédiatement et, après quelques minutes, sont parties. Elles sont revenues plus tard avec un gros cochon rôti, des fruits à pain rôtis, des ignames et des fruits qu'elles ont remis au vieillard qui les a donnés à nos gens. En retour, je leur ai donné des clous, des boutons et ce que j'avais avec moi ; cela semblait leur faire grand plaisir. Ensuite, nous avons remonté la vallée aussi loin que possible, examinant tous les cours d'eau et les endroits où l'eau avait coulé mais nous n'avons trouvé aucune sorte de minéral ou de minerai à part les morceaux que j'ai rapportés avec moi. J'ai aussi montré à ces naturels le salpêtre auquel ils n'ont pas prêté attention. Comme le vieillard était fatigué, il nous a fait signe de grimper sur le flanc de la montagne et a obligé ces personnes à prendre les bagages, avec des noix de coco pleines d'eau, et à nous suivre car il allait rentrer chez lui. D'abord, les gens ont apporté des branches vertes ; puis ils ont pris de petites baies qu'ils ont utilisées pour se peindre en rouge et l'écorce d'un arbre qui donnait un jus jaune qu'ils ont frottée sur leurs vêtements. Ensuite, nous avons commencé à escalader la montagne qui était très pentue ; lorsque le vieillard a vu que nous avions beaucoup de difficulté à nous frayer un chemin à travers les mauvaises herbes et la broussaille qui poussaient dru, il s'est retourné et a appelé les naturels dont une vingtaine ou une trentaine nous ont devancés et ont dégagé un très bon passage. Tout le long, ils nous ont donné de l'eau et des fruits et nous ont aidés à grimper aux endroits les plus difficiles, car sans leur assistance nous n'aurions jamais pu monter par ce chemin. Je pense qu'il y avait environ un mille entre le sommet de cette montagne et le bord de l'eau, je veux dire la rivière d'où nous étions partis, et que nous étions à quelques six milles du lieu où nous avions débarqué le matin. Ayant atteint le sommet, nous nous sommes assis pour prendre quelques rafraîchissements et nous reposer ; bien que cette montagne fût très élevée, il y en avait encore beaucoup derrière elle, tellement hautes que nous avions l'impression d'être dans une vallée, mais la vue, en regardant vers le navire, était très belle : le flanc des montagnes était couvert d'arbres et de villages et la vallée encore plus densément peuplée. Nous avons vu très peu d'habitations au-dessus de nous mais nous avons aperçu des fumées qui montaient d'entre les hautes montagnes, ce qui me fait penser qu'il doit y avoir beaucoup d'habitants. Au cours de la montée, nous avons découvert plusieurs sources et, une fois en haut, nous avons vu de nombreuses maisons que nous n'avions pas aperçues au passage. Toutes les montagnes, même les plus élevées, étaient recouvertes d'arbres mais de quelle espèce, je n'en sais rien. Celles qui étaient de la hauteur de celles où nous nous trouvions étaient nues au sommet et sur la partie plate ; les versants étaient boisés, le sommet rocailleux avec des fougères et les parties inférieures et plates recouvertes d’une herbe ressemblant à de la laîche et de mauvaises herbes ; la terre paraît riche. Nous avons vu plusieurs touffes de très bonne et grosse canne à sucre qui semble pousser à l'état sauvage et, partout, j'ai trouvé aussi du gingembre et du curcuma dont j'ai apporté des spécimens ; je n'ai pu trouver de graines, les arbres étant en fleur pour la plupart. Dans une partie très difficile de la montagne, nous avons découvert un arbre exactement comme une fougère mais qui était haut de 14 ou 15 pieds. Je l'ai abattu et l'intérieur aussi ressemblait à celui d'une fougère ; j'en aurais apporté un morceau avec moi mais je le trouvais trop encombrant et je ne savais pas quelles autres difficultés nous devrions affronter avant de regagner le navire que nous estimions être maintenant très loin derrière nous. Après avoir repris suffisamment de forces, nous avons quitté la montagne pour les plaines et les vallées, avançant toujours en direction du navire et déviant un peu de notre chemin seulement lorsque nous avons vu des maisons agréablement situées où nous avons trouvé les gens prêts à nous offrir tout ce qu'ils avaient. Nous n'avons aperçu aucune bête sauvage hormis quelques cochons, aucun oiseau à part des perroquets, des perruches et des colombes vertes et, près de la rivière, beaucoup de canards. Tous les lieux plantés et cultivés semblaient prospérer, bien qu'ils fussent au milieu de ce qui paraissait être un sol aride. Nous en avons donc déduit que si l’ensemble était cultivé, il produirait une abondance de toutes choses. 
J'ai planté les noyaux de pêches, les graines de cerises et de prunes et les autres que vous m'aviez données, avec toutes les graines de jardin, dans les endroits où je pensais qu'ils viendraient le mieux et les citrons verts, les citrons et les oranges dans le genre d'endroits où on les trouve habituellement aux Inde occidentales. L'après-midi, nous avons atteint un lieu agréable à environ trois milles du vaisseau où nous avons obtenu deux cochons et des volailles que les naturels nous ont préparés très rapidement et très bien, avec des fruits à pain. Nous y sommes restés jusqu'à la fraîcheur du soir ; nous nous sommes alors mis en marche pour le navire, après avoir d'abord généreusement récompensé nos guides et les personnes qui nous avaient fourni un si bon dîner ; nous nous sommes séparés très amis, les hommes qui m'accompagnaient s'étant comportés pendant toute la journée avec la plus grande discipline et décence. Voilà tout ce qui je peux dire de ce pays.

                                                                  

                                                                                 John Gore

 

 

Juillet
Le dimanche 26.

Beau temps agréable. La reine monta à bord vers 10 heures et apporta un présent de volailles et de cochons, puis regagna le rivage peu après. Ce jour-là, le canonnier envoya au navire près de trente cochons et des volailles et des fruits en grande abondance.  Nous fîmes le plein d'eau et de bois et tous nos préparatifs pour prendre la mer. Un nombre d'habitants supérieur à celui que nous avions vu auparavant arriva de l'intérieur ; beaucoup semblaient être des chefs, à en juger par le respect que les autres leur montraient.



Juillet 1767
Le lundi 27

Brises légères et beau temps.  A 3 heures de l'après-midi, notre amie la reine était habillée et descendit avec de nombreux habitants ; elle traversa la rivière accompagnée de ses serviteurs et monta à bord avec le vieillard. Elle apporta de très beaux fruits et fit signe que si nous restions dix jours de plus, elle irait dans les terres pour nous chercher beaucoup de cochons, de volailles et de fruits. Lorsque nous lui indiquâmes que nous allions appareiller le lendemain matin, elle pleura amèrement ; ensuite, elle demanda par signes quand nous retournerions. Nous lui montrâmes cinquante jours ; elle fit signe de trente mais lorsque nous persistâmes à lui montrer cinquante, elle sembla satisfaite. Le canonnier et la garde quittèrent le rivage après avoir complété nos provisions ; les ponts étaient pleins de cochons et de quantités prodigieuses de volailles et de fruits ; la nuit venue, il fut difficile de convaincre la reine de redescendre à terre. Elle se coucha sur le coffre à armes et pleura longuement ; finalement, elle regagna le rivage avec son escorte. Je crois que le vieillard a caché son fils car, il y a deux jours, il partit du point d'eau avec lui et on ne l'a pas vu depuis. Le vieillard semblait nous indiquer qu'il était allé dans l'intérieur du pays pour voir ses amis et qu'il serait bientôt de retour avec nous, mais nous ne l’avons plus revu.
A l’aube, nous fîmes venir l'ancre à pic pour appareiller ; en même temps, nous envoyâmes des gens dans le grand canot et le cotre remplir toutes les barriques vides. En s'approchant du rivage, ils furent surpris de voir tellement d'habitants que la plage en était totalement remplie et ils allaient repartir au navire lorsque la reine s'avança et les appela ; elle ordonna à la population de se retirer de l'autre côté de la rivière et elle leur laissa remplir les barriques. Elle apporta des fruits et des cochons qu'elle mit dans le bateau et elle serait partie pour le navire dans notre bateau si l'officier n'avait pas reçu l'ordre de n'embarquer personne. Un peu plus tard, elle mit une pirogue double à l'eau et partit pour le navire; là-dessus, seize ou quatorze autres furent mises à l'eau.  En quittant le rivage, elle pleurait beaucoup; elle monta à bord et resta environ une heure. Comme une brise s'éleva brusquement, nous levâmes l’ancre et appareillâmes ; nous la fîmes alors descendre dans sa pirogue. Elle en fut très affectée et nous embrassa tous très affectueusement ; ses serviteurs firent de même et semblèrent très peinés de nous voir partir. Peu de temps après, le vent tomba et j'envoyai les bateaux devant. Les pirogues revinrent de nouveau au navire et celle où se trouvait la reine s'amarra à la sainte-barbe bâbord ; elle entra dedans par l'avant et y resta assise à pleurer. Nous lui donnâmes beaucoup de choses utiles qu'elle accepta, mais elle était tellement affligée qu'elle ne leur accorda que peu d'attention.
A dix heures, une bonne brise se leva et comme le navire était alors à l'extérieur du récif et que la mer était agitée, elle nous serra tous la main et partit dans la pirogue, suivie de toutes les autres.

A midi, le havre de Port Royal, le nom que je donnai à ce port d’où nous appareillâmes, nous restait au sud-est-½-est à une distance d'environ 12 milles.
Les extrémités de l'île du roi Georges III gisaient respectivement à six lieues à l’est-sud-est et à cinq lieues au sud-quart-sud-ouest.
Celles de l’île du Duc de York gisaient à cinq lieues à l’ouest-quart-sud-ouest et à six ou sept  lieues au sud-ouest.
Navire par latitude observée 17°'22' sud.

Je fis servir du porc frais à l'équipage ; Dieu merci, ils sont tous en bonne santé, le lieutenant et moi-même étant les seuls malades et nous sommes en voie de convalescence bien qu’excessivement las et affaiblis.

 

 

Observations faites à l'île Georges.


Les habitants de cette île sont des gens robustes, bien proportionnés et actifs. Ils mesurent entre cinq pieds sept et cinq pieds dix pouces ; certains sont plus grands et d'autres plus petits. La plupart des femmes font entre cinq pieds et cinq pieds six pouces.  Les hommes ont la peau mordorée ; ceux qui vont sur l'eau sont beaucoup plus rouges que ceux qui restent à terre. Ils ont des cheveux noirs et épais qu'ils attachent sur le sommet de la tête, certains au milieu, d'autres en deux touffes, une de chaque côté, et quelques-uns ne les attachent pas; ceux-ci ont généralement des cheveux frisés de différentes couleurs – noirs, bruns, roux et blanchâtres ou filasse, surtout les jeunes filles et garçons. Ils sont tous décemment vêtus de blanc et paraissent très gracieux. Leur étoffe est faite de l'écorce intérieure d'un arbuste qui ressemble un peu au noisetier ; ils la battent au bord d'un ruisseau sur une planche plate à l'aide d'un morceau de bois entaillé jusqu'à ce que l'eau ait tout enlevé à part les fibres ; ensuite, ils posent ces morceaux très près les uns des autres dans le sens de la longueur et, lorsqu'ils sont secs, ils jettent de l'huile de noix de coco par-dessus. Ils battent ceci avec un bâton cannelé, le soulevant de temps à autre ; sur les parties minces, ils rajoutent un peu d'écorce nettoyée et l'incorporent en la battant de sorte que le tout ressemble parfaitement au papier de Chine. Ils en font de différentes épaisseurs et tailles et c'est cette étoffe qui sert à les couvrir : un premier morceau descend des épaules jusqu'à la mi-jambe, devant et derrière, avec un trou au milieu pour passer la tête ; ensuite, ils ont un morceau plus fin, long de quatre ou cinq mètres, et un autre, large, dans lesquels ils s'enveloppent de façon très commode. Les femmes sont généralement très belles, certaines magnifiques; leur vertu, cependant, ne résistait pas à un clou car elles étaient prêtes à se prostituer pour un clou : celle de la classe inférieure pour un petit, et la grosseur du clou augmente selon la beauté de la dame.  Même les pères et les frères les conduisaient à nos gens, en montrant des bouts de bois pour indiquer la taille du clou qu'ils devaient donner avant de les envoyer de l'autre côté de la rivière. Il a fallu quelque temps avant que les officiers ne découvrissent cela car les hommes n'en disaient rien et nos gens s'éloignaient juste un peu pendant que les autres faisaient le guet; c'est cette situation qui fit qu'ils volèrent tous les clous qu'ils purent trouver et enlevèrent les taquets d'amarrage car aucun d'entre eux n’essaya de faire des échanges lorsqu'ils se rendirent compte qu'ils avaient tous les jours autant de vivres frais et de fruits qu'ils pouvaient manger.

Les embarcations utilisées ici étaient de trois sortes: des pirogues faites dans un seul arbre, capables de transporter entre deux et six hommes, qui servaient principalement aux pêcheurs et se trouvaient habituellement sur le récif où ils étaient en train de pêcher ; celles de la deuxième sorte étaient de différentes tailles et faites de plusieurs planches habilement cousues ensemble et pouvaient transporter entre dix et quarante hommes. En général, elles consistaient en deux pirogues amarrées ensemble, avec deux mâts au milieu, ou en une grande pirogue simple avec un balancier de chaque côté et un seul mât. A bord de ces pirogues, ils partent au large hors de vue et rejoignent différentes parties de l'île pour ramener des plantains, des bananes et des ignames qui ne sont pas aussi abondants ici qu'ils semblent l’être sur la côte au vent. Les autres embarcations sont fabriquées principalement pour des spectacles et des processions car elles sont très grandes et ont la forme d'une gondole vénitienne avec de grands abris recouvrant le milieu ; les gens s'assoient à la fois sur et sous les abris. Nous n'en vîmes aucune près du vaisseau, sauf le premier et le deuxième jour, mais trois ou quatre fois par semaine nous en vîmes une procession de huit ou dix, escortées de nombreuses petites pirogues, avec des banderoles flottant au vent et des milliers de personnes courant le long du rivage. Elles partaient à la pagaie jusqu'à la pointe extérieure d'un récif qui se trouvait à environ quatre milles à l'ouest de nous où elles restaient à peu près une heure avant de revenir ; elles y allaient seulement par beau temps et toutes les personnes accompagnant ces pirogues étaient vêtues, ce qui n'était pas le cas à d'autres moments (illisible) quand ils étaient en mer. Les hommes qui pagayaient dans les grandes pirogues et ceux qui les dirigeaient étaient habillés de blanc ; les autres, qui étaient assis sur et sous l’abri, avaient des vêtements blancs et rouges et deux hommes montés sur la proue de chaque embarcation étaient vêtus de rouge. Sans cesse, ils ouvraient et repliaient des morceaux d'étoffe blanche, rouge et à pois. Nous restâmes à une distance d'au moins un mille d'eux car ils étaient loin du navire et très nombreux ; nous nous tînmes sur la partie extérieure du récif et, à l'aide de longues-vues, vîmes tout aussi bien que si nous avions été parmi eux.

 

En me rendant chez la reine, je découvris plusieurs lieux entourés de murs avec de petits abris à l'intérieur de ceux-ci et, à l'extérieur, plusieurs poteaux fichés en terre grossièrement sculptés de figures de femmes, de cochons et de chiens. Là-dessus, on m'apprit que partout où nos détachements étaient allés, ils avaient vu de tels endroits, surtout à l'extrémité ouest où ils étaient beaucoup plus grands ; ils voyaient souvent des personnes entrer dans ces lieux l'air abattu d'où ils conclurent que leurs morts y étaient enterrés. La plus grande partie était très joliment pavée de grosses pierres rondes et certains de ces lieux paraissaient entièrement pavés, avec de l'herbe qui poussait entre les pierres comme s'ils n'avaient pas servi depuis longtemps. Je cherchai à découvrir s'ils avaient une forme de dévotion quelconque mais je n'en ai pas observée.
Ils se nourrissent principalement de fruits à pain, de bananes, de plantains, d'ignames, de pommes et d'un fruit amer qui n'est pas bon tout seul mais s’avère assez agréable battu avec des fruits à pain rôtis ; comme viande, ils ont des cochons et des volailles.  Il y a énormément de rats qui ne semblent pas les embêter outre mesure; ils se contentent de suspendre les paniers contenant leur viande et leurs fruits aux poutres de leurs maisons ou aux branches des arbres pour empêcher les rats de les manger. Ils ont de très bons mulets dans la rivière mais ils ne sont ni gros ni nombreux et, sur le récif, des conques, des moules et d'autres coquillages  qu'ils ramassent à marée basse et mangent crus avec leur fruit à pain sur le récif. Ils ont également de très belles langoustes. Les pirogues pour la pêche sont équipées aussi bien de hameçons que de lignes et de très longs filets à petites mailles avec lesquels ils attrapent une abondance de petits poissons d’environ la taille d'une sardine ; avec leurs hameçons, ils attrapent des perroquets, des mérous et plein d'autres poissons, mais ils les apprécient tant qu'ils étaient peu disposés à en céder. Leurs hameçons sont faits de nacre. Nous essayâmes d'attraper des poissons aussi bien avec des filets qu'avec des lignes mais sans rencontrer de succès ; nous essayâmes également leurs hameçons mais avec aussi peu de résultat. Nous trouvâmes chez les femmes quelques vraies perles ; j’en obtins environ deux douzaines de petites que j'abîmai en voulant les percer ; elles semblent avoir une belle couleur. M. Furneaux en vit plusieurs lorsqu'il était à la pointe ouest mais les femmes ne voulurent pas s'en séparer et certains de nos gens disaient qu'ils en avaient vues qui étaient grandes comme de gros pois mais, comme aucun officier ne les vit et que les matelots exagèrent toujours, je ne puis dire si c'est vraiment le cas, car s'il y en avait autant, ils les apporteraient sûrement pour les échanger contre du fer. Je déposai un johannes, une guinée, une pièce d'une couronne, un dollar espagnol, quelques shillings et un nouveau demi-penny en plus de deux gros clous et leur fis signe qu'ils pouvaient prendre ce qu'ils aimaient le plus. Les clous furent immédiatement saisis avec quelques demi-pennys tandis que l'argent et l'or furent laissés de côté. Certains de nos gens qui, je le suppose, n'avaient pas de clous avaient découpé du plomb et l'avaient façonné pour ressembler à des morceaux de fer ; de nombreux naturels s’en procurèrent et furent fort déçus lorsqu’ils les apportèrent au canonnier dans l'espoir qu'il leur donnât en échange de vrais clous, car ils ne leur étaient d’aucune utilité. Ils attachaient les clous à des bâtons et en aiguisaient les pointes pour percer de petits trous dans les planches qu’ils cousaient ensemble pour faire leurs pirogues, comme ils le faisaient auparavant avec des morceaux d'os. Ils fabriquent les planches en fendant un arbre dans le sens du grain pour en faire autant de morceaux fins que possible ; ensuite, à l’aide de leurs outils en forme d'herminettes de charpentier de marine, ils les égalisent, chaque homme ayant à côté de lui une pierre et une coque de noix de coco pleine d'eau dont il se sert pour aiguiser son herminette toutes les minutes ; six ou huit d'entre eux travaillent sur un de ces morceaux de bois et, en peu de temps, en font une planche de dix, quinze ou vingt pieds de long et  d'environ un pouce d’épaisseur selon la partie du bateau qui doit l'accueillir ; après, ils la mettent en place avec la précision d'un menuisier expérimenté. Ils utilisent les hachettes plus grosses pour abattre l'arbre et après, pour en faire des planches de la taille requise; ensuite, ils chauffent l'extrémité jusqu'à ce qu'elle commence à craquer et à se fendre, puis ils se servent de cales, faites de bois dur, pour fendre le bois en morceaux de la largeur de l'arbre, de sorte que certaines de leurs planches sont larges de presque deux pieds, mais la plupart font un pied de large. L'arbre le plus couramment utilisé est le pommier, car il pousse haut et droit. J’en fis mesurer plusieurs qui avaient dans les huit pieds de circonférence ; ils faisaient entre vingt et quarante pieds jusqu’aux branches, avec très peu de dimunition dans la largeur du tronc entre le bas et les branches ; le charpentier dit que le bois n’est pas très bon car il est léger. Les petites pirogues sont faites d'arbres à pain évidés, ce bois étant léger et spongieux. Ils semblent avoir de l'ébène à en juger par les massues qu’ils utilisent pour battre leur étoffe et les bâtons portés par certaines personnes qui semblaient détenteurs d'autorité ; mais nous n'en avons pas vu sur pied. En fait, nous ne pûmes faire autant de découvertes que nous aurions voulu car nous étions très peu nombreux et obligés de maintenir la grande garde à bord comme à terre ; nous avions donc bien assez à faire sans courir le risque d'être coupés du vaisseau. En effet, malgré toute leur courtoisie, je suis persuadé que s'ils nous respectaient tant, ce fut plus par crainte que par amour. Une chose que je ne pus m'empêcher de remarquer, car je crois qu'elle fut l'heureux moyen de les tenir en ordre et à distance, c'est que le premier jour où le chirurgien descendit à terre avec les malades, après les avoir installés dans des abris et hors du soleil, il alla se promener un peu au bord de la rivière, les naturels étant sur l'autre berge, lorsqu'un canard sauvage le survola. Il fit feu et le canard tomba mort parmi les naturels qui tous étaient effrayés et partirent en courant. Il leur fit signe de le lui apporter et l’un d’eux le fit, tremblant de peur ; à ce moment-là, plusieurs autres canards le survolèrent et il eut la chance d'en descendre trois de plus. Comme les naturels avaient observé cela et l’avaient aussi vu tirer des canards plusieurs autres fois, un homme qui s'approchait d'eux avec un fusil pouvait en faire fuir mille si bien qu’il fut facile de les tenir à distance. Le canonnier s'y prit tellement bien que, avec l'aide du vieillard, il maintenaient fort bien l’ordre parmi eux et quand ils se livraient au chapardage, il les obligeait à ramener ce qu'ils avaient volé. Un jour, un individu ayant traversé la rivière et volé une hachette, le canonnier prépara le détachement comme s'il allait le poursuivre dans l'intérieur du pays et fit signe au vieillard pour le lui signifier, de sorte que les naturels partirent à sa poursuite et rapportèrent la hachette et autres choses qu'il avait volées. Le canonnier leur fit poser celles-ci par terre et insista pour qu'ils amènent le voleur. Ils finirent par repartir et le ramener (comme il connaissait cet homme) ; il l'envoya à bord du navire et, après avoir été longtemps supplié, il le fit ramener à terre et lui rendit la liberté. Ce fut la joie générale et, le lendemain, il apporta au canonnier et au détachement un gros cochon rôti et des fruits à pain.
Ils préparent leur viande de la manière suivante: ils creusent un trou, profond d'environ un demi pied et d'une circonférence de deux ou trois mètres ; ils le tapissent de gros galets pour former une surface très lisse et plane, puis ils y font du feu avec des feuilles, du bois et de la bourre de noix de coco qu'ils réduisent en cendres pour chauffer les pierres autant qu'ils estiment nécessaire pour ce qu'ils ont à cuire; ils ratissent les cendres sur les côtés avant de poser sur les pierres une couche de feuilles vertes de cocotier. Si leur cochon est petit, ils l'enveloppent entier dans des feuilles de plantain ; s’il est gros, ils le découpent d’abord ; de même pour les volailles. Ensuite, ils recouvrent le tout de braises chaudes sur lesquelles ils posent des fruits à pain, des ignames &c. enveloppés de feuilles de plantain après les avoir d’abord bien grattés. Ils jettent le reste des braises chaudes par-dessus avant de les recouvrir de feuilles de cocotier et d'y jeter beaucoup de bourre de noix de coco afin que toute la chaleur soit retenue. Après l'avoir gardé couvert pendant une demie heure ou plus, selon le volume de ce qui est à cuire, ils en retirent les aliments ; je pense que c'est la meilleure façon de cuire que j'aie jamais rencontrée car la viande est toute tendre et juteuse ; les fruits sont excellents, totalement différents de tous ceux que nous pourrions préparer. Leur seule sauce est de l'eau de mer et leur seuls couteaux des coquillages à l’aide desquels ils coupent très habilement, toujours vers l'extérieur ; ils se servent de pinces, comme on l'apprit quand un de nos hommes s'enfonça une grosse écharde dans le pied et, puisque le chirurgien n'était pas là, certains de nos gens essayèrent de l'extraire à l'aide d'un couteau double lame mais, après avoir beaucoup fait souffrir l'homme, ils durent abandonner. C'est alors que le vieillard héla un homme qui traversa la rivière et regarda le pied du matelot ; ensuite, il descendit sur la plage, prit un coquillage, le cassa en pointe avec les dents et, en un instant, ouvrit la plaie et retira l'écharde.  Le vieillard, qui était passé sur l'autre rive, revint avec de la gomme et la mit sur la blessure ; il arracha un morceau de son pagne, recouvrit la blessure et, en deux jours, le pied avait cicatrisé. Le chirurgien obtint de la gomme de pommier: beaucoup d'arbres produisent un jus collant, un en particulier qui est employé comme de la poix pour colmater les coutures et les fissures de leurs pirogues. Ils utilisent l'huile de noix de coco dans leurs lampes et dans la fabrication de leur étoffe; ils s’en enduisent aussi les cheveux. Pour cela, ils râpent une racine qui possède un parfum de rose, l'ajoutent à l'huile où elle macère et sent très bon. Ils ont beaucoup d'arbustes dont ils cueillent les fleurs pour les mettre aussi dans les cheveux; ils n'ont pas de peignes mais ils sont très bien coiffés; cependant, ceux qui reçurent nos peignes s’en servaient fort habilement et se coiffaient mieux qui ceux qui n'en avaient pas. Je ne vis aucune tortue de terre ni de mer pendant mon escale mais quand je leur montrai une petite tortue que nous avions apportée de l'île Charlotte, ils firent signe qu'ils en avaient des grosses. J'ai eu la malchance de perdre un bouc peu après notre départ de St. Iago car j'avais deux chèvres qu'on aurait pu laisser ici si le bouc avait survécu ou si elles avaient été pleines ; il ne fait aucun doute que dans quelques années elles se seraient multipliées.
L'extrémité sud-est de l'île paraît mieux cultivée et plus peuplée que ce côté-ci car des embarcations en arrivent tous les jours chargées de plantains, mais elles restent toujours loin de la côte jusqu'à ce qu'elles aient dépassé le navire et abordent ensuite à la pointe ouest d'où ils apportent les choses au marché ; à l'arrivée de leurs pirogues, nous trouvons des provisions en plus grande abondance et moins chères que pendant le reste du temps.

 

Le climat ici semble très bon, à en juger par la santé apparente des naturels et la verdure des arbres et de la vallée ; aucun brouillard ni brume ne montent de l'eau des terres basses qui sont partout bien drainées et, ce qui est plus surprenant, malgré la chaleur du climat, notre viande se conservait très bien pendant deux jours et le poisson pendant une journée. Nous fûmes moitié moins ennuyés par des moustiques dans les basses terres et par des mouches qu'en Angleterre l'été, et pendant toute notre escale et lors de toutes les excursions que firent nos gens, ils ne virent jamais de grenouilles, de crapauds, de vipères ou de serpents, de scorpions ou de mille-pattes et très peu de fourmis. C'est le seul endroit que je connaisse dépourvu de la plupart de ces reptiles nocifs.

 

Je crois que ces gens font la guerre entre eux car je vis plusieurs personnes avec de grosses cicatrices qu'ils désignent comme ayant été faites par des pierres et des gourdins en montrant du doigt les montagnes. Ils ont des arcs et des flèches mais toutes les flèches sont émoussées, ayant un morceau de pierre dure et ronde au bout; ils les utilisent pour atteindre des perroquets et des colombes ; je n'en vis aucune avec une pointe au bout. La marée monte et descend très peu ; elle est très incertaine car elle dépend entièrement des vents qui soufflent généralement de l'est vers le sud-sud-est, la plupart du temps en coup de vent agréable.
Bien qu'il y ait beaucoup de cannes à sucre qui, par endroit, sont très grosses, les naturels les utilisent très peu, prenant juste un petit morceau à mâcher lorsqu'ils passent devant une touffe. Ils ne semblaient pas non plus faire de spiritueux de quelque sorte que ce fût, mais buvaient toujours de l'eau pure.
Ils furent très étonnés de voir le canonnier faire cuire à terre des volailles et du porc dans une marmite en fer car ils n'ont que des récipients en bois. Ils ne connaissent pas l'eau bouillante mais, maintenant, le vieillard utilisent tous les jours la marmite que je lui ai offerte simplement pour faire cuire de la viande ou du poisson et il a toujours de nombreux amis chez lui pour partager ses repas.  A la reine et à d’autres des principaux personnages, je donnai des marmites en fer dont ils se servent beaucoup.
J'ai omis de dire que tous les hommes et toutes les femmes ont le derrière marqué de motifs noirs obtenus en tapant sur un objet qui ressemble à un peigne, afin de l'enfoncer dans la chair, après l’avoir frotté avec une pâte faite de suie et d'huile. Ceux qui ont moins de douze ans ne sont pas marqués. Certaines grosses personnes avaient les jambes marquées de damiers. Ils semblaient être des notables.       

   
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