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Premières rencontres entre Peuples du PAcifique et Européens
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Pacific Encounters :  Premières rencontres entre Peuples du PAcifique et Européens
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Programme TAHITI

Le Journal d'Edward Bell      

 Le Voyage du vaisseau de sa Majesté le Chatham à l'océan Pacifique

 L'expédition de Vancouver

 

1791-1794

 


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L'île Chatham

 

1797
Novembre
… nous étions certains qu'ils ne se trouvaient pas très loin car nous entendions parfois leurs cris dans les bois. Ici, comme lors de notre premier débarquement, les bateaux atteignirent la côte facilement au milieu de beaucoup d'algues. Après avoir laissé les quelques babioles qui nous restaient dans les différentes pirogues, nous quittâmes le rivage et retournâmes à bord. Après notre départ, nous vîmes un homme s'approcher des pirogues, le seul que nous eussions vu depuis que nous les avions quittés "après l'escarmouche"
L'île Chatham gît par 43°49' de latitude sud et 182°55' de longitude est. Variation du compas 15° est.

 

 

Poursuite du Voyage jusqu'à Otahiti.

 

Décembre. A son retour, le bateau fut tout de suite hissé à bord; nous levâmes l'ancre et fîmes voile, gouvernant toujours au nord-est, trop voilé le jour et réduisant la voilure la nuit pendant laquelle une veille vigilante était toujours maintenue. Le 2 décembre, nous établîmes notre longitude à midi à l'aide de plusieurs séries d'observations lunaires : 192°30' est et notre latitude était de 40°13' sud. La bière d'épicéa que nous avions brassée en Nouvelle Zélande dura jusqu'au 4 ; elle fit certainement beaucoup de bien à nos gens car nous n'avions personne de malade à ce moment-là et, comme nous commencions à entrer de nouveau dans un climat chaud, du vin fut servi à l'équipage à la place des spiritueux … Chaque dimanche, le service divin était célébré.  En effet, depuis notre départ d'Angleterre nous avions rarement négligé de le faire par beau temps.

 

 

De l'île Chatham à Otahiti

 

1791

Décembre

Une bonne brise du sud, accompagnée d'un temps fort agréable, continuait à souffler et nous poursuivîmes notre route au nord-est ; nous ressentîmes la chaleur monter progressivement au fur et à mesure que nous gagnâmes des latitudes plus basses bien qu'il fît encore très froid le matin et le soir. Tous les jours, nous croisâmes de grosses plaques d'algues et nous vîmes un grand nombre de baleines et d'oiseaux marins. Nous gardâmes ce beau temps jusqu'au 6 ; nous étions alors par 35°36' de latitude sud et environ 198° de longitude est, avec une variation du compas de 10° est. A ce moment-là, nous perdîmes le vent du sud et le lendemain, le 7, nous eûmes une brise du nord et de l'est qui nous apporta un temps brumeux et nébuleux. Nous avions un vent de face mais nous fîmes contre mauvaise fortune bon coeur en faisant route à l'est. Il resta dans ce secteur en fraîchissant progressivement avec un temps sombre jusqu'au 9 quand, après de fortes pluies, il mollit ; contrairement à nos espoirs et à nos attentes, le lendemain il se remit à souffler du même secteur et nous ne pûmes faire mieux que de remonter vers l'est-nord-est. Nous eûmes une forte pluie continue et une brume si épaisse que parfois nous voyions à peine la longueur du vaisseau devant nous ; une bonne vigie nous était alors indispensable. A ce moment-là, nous voyions peu d'oiseaux, qui en général signalent la proximité d'une terre. Le 11, le vent avait molli nous obligeant à prendre deux ris dans les huniers [illisible] nous permit une observation qui indiqua que nous nous trouvions par 36°53' de latitude sud. Le 12, le vent vira dans le secteur voulu et nous gouvernâmes au nord-quart-nord-est toutes voiles dehors ; vers midi il soufflait très modérément du sud-sud-ouest mais le temps était toujours si brumeux qu'il nous était impossible de faire une observation. L'après-midi, les nuages commencèrent à se disperser un peu et nous eûmes un temps clair et agréable qui continua toute la journée du lendemain (le 13) et, à midi, nous étions par 34°36' de latitude sud et 208° de longitude est ; la brise fraîchit alors soufflant du secteur sud-est. Nous ne vîmes que quelques rares albatros. Ce jour-là, nous ouvrîmes un tonneau de choucroute que nous avions obtenu au Cap de Bonne-Espérance et qui n'était guère inférieure au chou frais. Nos gens ne voulaient jamais, ou que très exceptionnellement, manger de la choucroute jusqu'à ce qu'elle fût mise à bouillir dans leur soupe de pois cassés ; nous fîmes cela deux fois par semaine car nous savions qu'elle était un très bon antiscorbutique. Le 14, le vent continuait à souffler frais mais adonnait progressivement pour passer à l'est. Depuis la veille, le loch nous indiquait à midi 50 lieues, ce qui était jugé acceptable pour notre rafiot et nous ne pouvions en espérer davantage. Maintenant, à la mi-journée, nous ressentions fortement la chaleur mais les soirées étaient encore fraîches. A midi, nous étions par 32°15' de latitude sud, gouvernant toujours au nord-quart-nord-est. Pendant la nuit, le vent avait viré à l'est-nord-est soufflant assez frais; le lendemain matin, il soufflait du nord-est-quart-est apportant une brume épaisse et de la bruine. Au cours de la journée, il s'établit au nord-nord-est et nous fîmes route au nord-ouest ; lorsqu'il fléchit en passant à l'ouest-nord-ouest, nous tirâmes des bords [illisible]de fortes rafales, accompagnées de tonnerre, d'éclairs et d'une grosse pluie, qui nous obligèrent à border les huniers. Ces rafales étaient si violentes que nous dûmes souvent ferler les huniers ; à l'occasion, nous tirâmes des bords ; le 18 nous étions par 29°26' de latitude sud. La nuit, il plut beaucoup et très fort et le 19 n'apporta aucun changement de vent ni de temps, qui restait sombre et lourd ; l'air était étouffant et pourtant il y avait tellement d'humidité que tout ce qui se trouvait dans notre cabine se couvrit de moisissure. Nous aperçûmes de rares oiseaux et quelques bonites et albacores. Tel était le temps jusqu'au 20 quand nous eûmes une accalmie et, comme il existe un vieux dicton marin qui dit que « une accalmie est la moitié d'un bon vent », nous attendîmes le vent avec impatience ; il finit par arriver du sud et souffla en jolie brise agréable. Cela nous mit tous de très bonne humeur car nous n'avions eu qu'environ deux jours de vent favorable pendant les deux dernières semaines. Nous en profitâmes alors pour mettre des bonnettes à l'arrière et à l'avant et faire route plein nord. A midi, nous étions par 29°10' de latitude sud et 214° de longitude est. Le lendemain, comme les nuages s'étaient dispersés, il faisait un temps magnifique ; nous aperçûmes de nombreux poissons volants, bonites et dauphins et plusieurs pailles-en-queue. Le 23, nous découvrîmes une île nous restant approximativement à l'ouest-quart-sud-ouest-demi-sud et distante d'une dizaine de lieues ; nous faisions alors route au nord-quart-nord-ouest-demi-ouest. Comme, à notre connaissance, aucun navigateur n'avait vu cette île auparavant, M. Broughton la nomma Knight's Island en souvenir du capitaine Knight de la marine. Elle semblait haute et faire quelques 6 ou 7 lieues de circonférence ; elle gît par (effacé) de latitude sud et (effacé) de longitude est. Le 25 étant le jour de Noël, nos gens eurent droit à tout ce que nous avions de comestible à bord mais comme nous étions en mer, ils ne reçurent pas plus de [illisible] de grog.  La ration supplémentaire habituelle fut gardée pour quand nous serions au port. Le 26 à l'aube, nous vîmes l'île d'Osnaburg plein est à une distance de 6 lieues et vers 8 heures, nous aperçûmes l'île de Otahiti à l'ouest-demi-nord. A six heures du soir, nous étions au large de Tiarroboo, à environ 4 ou 5 milles de la côte, lorsque plusieurs pirogues quittèrent le rivage pour nous rejoindre, chacune avec 2 ou 3 personnes à bord, apportant des cochons, des volailles et des noix de coco.  Inquiets, nous leur demandâmes si un vaisseau se trouvait dans la baie de Matavai mais ils nous dirent qu'il n'y en avait aucun. Comme l'une des pirogues avait une avarie, nous la montâmes à bord et les trois hommes qu'elle transportait passèrent la nuit avec nous. Nous tirâmes des bords toute la nuit et le lendemain matin, nous parvînmes à pénétrer dans la baie de Matavai où nous mouillâmes dans sept brasses d'eau. En entrant dans la baie, nous avions failli échouer sur le banc du Dauphin car, à un moment donné, notre profondeur d'eau avait diminué de 8 à 2 brasses et demie. Nous mîmes immédiatement le gouvernail au vent et trouvâmes de nouveau 8 brasses. Nous fûmes désolés de découvrir que les naturels avaient dit vrai sur le fait qu'il n'y avait aucun navire. Le Discovery n'y avait pas fait relâche; comme il était plus rapide que nous à la voile et que Matavai était le lieu de rendez-vous que nous nous étions fixé, nous ne fûmes pas peu surpris de ne pas le trouver déjà arrivé.

 

 

                         Transactions pendant notre escale à Otahiti

 

Le 27 décembre  - A peine eûmes-nous jeté l'ancre que nos ponts étaient bondés de naturels. En fait, dès que nous apparûmes au large de la pointe Vénus, les pirogues quittèrent le rivage en grands nombres et une centaine d'hommes et de femmes qui ne parvenaient pas encore à trouver une pirogue partirent au vaisseau à la nage. Ils apportaient des cochons, des volailles des fruits à pain, des noix de coco &c. en abondance et les vendirent volontiers pour des vétilles. Huit noix de coco furent achetées pour un seul grain de verre, une volaille pour le même prix ; un cochon pour une paire de ciseaux, ce dernier article étant très demandé. La foule de naturels dans notre gréement et sur nos ponts était tellement dense que, à tribord, ils faisaient gîter le vaisseau considérablement, mais comme ils se comportaient paisiblement nous leur permîmes de rester jusqu'à ce qu'un individu eût l'impudence de sauter par-dessus bord avec un des hamacs de nos gens qui était accroché aux bômes. Nous fûmes alors obligés de leur faire quitter le navire ; ils partirent très calmement et restèrent dans leurs pirogues accostées au navire. Il n'y avait aucun chef parmi eux ; d'ailleurs, nous apprîmes plus tard que tous les chefs se trouvaient à Eimeo. Nous demandâmes à voir Otoo, le roi, mais on nous fit savoir qu'il était à Eimeo tout en nous priant de dépêcher un bateau pour le ramener. Nous leur demandâmes de l'envoyer chercher. Ils répondirent que s'ils y allaient, il ne viendrait pas et ils continuèrent à insister pour que nous allions le chercher. Nous l'aurions probablement fait s'il n'était pas arrivé un accident à notre cotre pendant la nuit : tout ce temps, et durant la majeure partie de la journée précédente, nous avions eu de fortes pluies incessantes qui grossirent tellement la rivière qui coulait parallèlement à la plage que, l'après-midi, elle rompit la rive qui la séparait de la baie et s'y jeta en un torrent rapide, charriant plusieurs très gros arbres. A ce moment-là, il y avait le long du navire un nombre très important de naturels qui, en voyant ce qui s'était passé, se mirent à crier dans une sorte d'extase et beaucoup d'entre eux partirent à la pagaie pour cet endroit où nous les vîmes plus tard en train de nager et jouer dans l'eau. Un de ces gros arbres heurta le cotre pendant la nuit et, au lever du jour le lendemain matin, le 20, nous le trouvâmes rempli d'eau, l'arrière enfoncée et la totalité de ses rames et mâts &c. partie. D'autres bateaux furent immédiatement dépêchés à la recherche de ces choses mais ils revinrent bredouilles. Une grosse pluie continue rendit toute tâche à bord impossible, mais elle n'empêcha pas les naturels de quitter la plage en grand nombre avec une provision abondante de légumes et de fruits. Plusieurs chèvres furent également apportées à la vente. Elles étaient de la race laissée ici par le capitaine Cook et semblaient se porter très bien. Ce jour-là, Otoo E'etee (ou Otoo le jeune), le fils du roi, envoya un messager à bord avec un présent de deux beaux cochons et de fruits. En montant à bord du navire, l'homme posa une feuille de plantain aux pieds du capitaine, faisant en même temps un long discours solennel qui, bien qu'il nous fût incompréhensible, nous interprétâmes comme des professions d'amitié et d'intentions pacifiques. Otoo se trouvait à Oparre et projetait de venir à Matavai dans quelques jours. Le soir, le capitaine descendit à terre et fut accueilli sur la plage par une grande affluence d'habitants qui semblaient rivaliser entre eux pour lui montrer toutes les attentions et gentillesses possibles. Comme il pleuvait beaucoup, ils ne purent poursuivre très loin et ne tardèrent pas à revenir à bord. Nous fûmes surpris aujourd'hui de voir accoster une pirogue double avec trois femmes à bord, toutes vêtues de chemises blanches en lin et portant chacune dans les bras un beau petit enfant, parfaitement blanc. Nous les invitâmes à monter à bord et découvrîmes qu'elles étaient des femmes qui avaient vécu avec certains mutinés du Bounty et que ces petits étaient le fruit de leurs amours. Les femmes se faisaient appeler par le nom de ceux dont elles avaient partagé la vie, en y ajoutant un prénom : l'une s'appelait Peggy Stewart, d'après M. Stewart, l'un des aspirants du Bounty, et son enfant, qui était très jolie, s'appelait Charlotte ; le nom d'une autre était Mary MacIntosh, et d'une autre encore Mary Bocket. Lorsque je posai quelques questions sur les affaires de Bligh, la pauvre Peggy Stewart éclata en sanglots car elle connaissait bien l'irrégularité de la conduite des mutinés et en redoutait les conséquences. Elle demanda souvent si Stewart serait pendu et, à ces moments-là, fondit en un déluge de larmes. Elle nous apprit que la Pandora avait fait relâche ici et avait emporté 13 des gens du Bounty en partant il y a environ 8 mois ; mais Christian et le reste des mutinés n'avaient pas été pris car ils avaient quitté Otahiti à bord du Bounty longtemps avant l'arrivée de la Pandora et n'étaient pas revenus depuis. Elle plaida vigoureusement la cause des deux aspirants, Stewart et Heyward, et tenta de nous convaincre qu'ils n'avaient pris aucune part à la mutinerie et que tous les deux dormaient lorsque le complot contre Bligh fut mis à exécution. Jusqu'à quel point cette histoire est-elle vraie nous le saurons mieux plus tard mais, quoiqu'il en soit, elle nous dit que Christian avait laissé une lettre [illisible] lui et les autres aient été impliqués dans l'affaire ; cette lettre était destinée à celui qui viendrait les chercher, si jamais cela se produisait. Il semblait, d'après les récits que nous recueillîmes auprès de différents naturels, que les gens du Bounty n'avaient jamais fait la moindre allusion à l'éventualité d'un retour ; ils avaient été fort surpris de les voir revenir et, lorsqu'ils leur demandèrent où ils avaient été et où était Bligh, ils essayèrent de leur faire croire qu'ils avaient été en Angleterre. Mais les naturels avaient assez de sagacité pour ne pas se laisser duper et refusèrent de les croire. Ils inventèrent alors une autre histoire, qui était certes très plausible, selon laquelle ils auraient rencontré le Resolution et le Discovery et que Bligh et le reste des gens seraient montés à bord et les auraient envoyés en mission de découverte. Mais en constatant que les naturels commençaient à douter de la véracité de ce récit, ou pour une autre raison, ils ne firent pas une longue escale ici ; embarquant leurs femmes avec eux, ils partirent avec le vaisseau pour Toboui, une île voisine, avec l'intention de s'y établir. Toutefois, ils n'y restèrent pas longtemps ; après une dispute avec les naturels, ils durent repartir et retournèrent à Otahiti. Je ne pus découvrir si leur intention était alors de s'y installer ou pas. En tout cas, Christian et l'équipage se disputaient beaucoup. Churchill, le capitaine d'arme, et le second maître se querellèrent et décidèrent de résoudre leur différend au pistolet, comme il est à la mode de le faire ; ils se rencontrèrent donc près de la pointe Vénus où ils se battirent et le second maître fut touché. Là-dessus, les naturels se ruèrent sur Churchill et le tuèrent. Pourquoi lui ont-ils ôté la vie, je n'en sais rien, à moins que ce ne fût parce qu'ils aimaient le second maître et n'aimaient pas l'autre. En effet, ils disaient tous que Churchill était « Enoe warry – warry » c'est-à-dire un vaurien, un mauvais homme. Une nuit, peu de temps après, le Bounty étant à l'ancre dans la baie, Christian et 8 ou 9 membres d'équipage prirent la mer furtivement et on ne les a plus revus. Ils laissèrent derrière eux Stewart et Heyward et 11 autres membres d'équipage. Ils avaient essayé de lever l'ancre mais comme ils n'y sont pas parvenus, ils coupèrent le câble et se retrouvèrent sans ancre à bord. Le groupe abandonné ne resta pas inactif ; il construisit un petit vaisseau avec le bois de l'arbre à pain, que tous les naturels décrivirent comme ayant environ la taille de la grande tente (retournée) à bord duquel ils accompagnèrent Pomare et sa flotte contre un chef réfractaire de l'autre côté de l'île et, à l'aide des armes dont ils disposaient, remportèrent une victoire. Ce service, avec bien d'autres, et la teneur générale de leur comportement, leur valurent l'estime et l'amitié du roi et de la population. Stewart et Heyward avaient créé des jardins qui prospéraient encore. Bien qu'il fallût que ces gens se fussent traduits en justice, s'ils étaient restés à Otahiti [illisible] de l'avis général, ils auraient rendu des services inestimables au pays et fourni le moyen de parfaire l'île et de la doter plus tard de plusieurs fruits, plantes, arbustes, légumes &c. utiles. De tout ceci ils étaient capables et ils en laissèrent suffisamment de preuves car ils ne manquèrent pas pendant leur séjour, qui dura un certain temps, de faire prospérer des citronniers et des orangers, avec des ananas, des piments, du maïs &c. dans le jardin de Stewart.  Ils avaient pris chacun une femme à laquelle ils étaient fidèles et qu'ils traitaient bien. En plus des enfants que j'ai déjà mentionnés, il y en avait d'autres dont les pères étaient des mutinés et un homme qui s'appelait Brown qui avait été laissé par le capitaine Cox du Mercury. Stewart et Heyward s'étaient tellement conformés aux mœurs et aux usages de ceux dont ils partageaient la vie qu'ils se découvraient toujours en présence d'Otoo, comme font les naturels.


Ils avaient vécu ainsi jusqu'à ce que la Pandora arrivât dans la baie. Comprenant très bien sa mission, Stewart et Heyward montèrent à bord avant même que le navire fût bien mouillé et se rendirent honorablement. Les autres furent moins prudents et lorsque le détachement de la Pandora descendit à terre pour les prendre, ils résistèrent bêtement car ils avaient quelques armes à feu et quelques naturels de leur côté. Mais leur résistance fut vaine car ils furent vite pris [illisible]  A l'arrivée de la Pandora, 2 ou 3 des gens prirent la mer dans un petit vaisseau mais lorsqu'ils regagnèrent la terre dans une autre partie de l'île, le capitaine Edwards l'apprit et il dépêcha ses bateaux à leur recherche. Mais ils étaient repartis et après être restés en mer deux jours, ils revinrent de nouveau et furent surpris par les bateaux de la Pandora qui les prirent tout de suite ; l'homme laissé par Cox (Brown) fut aussi emmené par le capitaine Edwards. Après une relâche d'environ un mois dans la baie de Matavai, la Pandora appareilla, emmenant avec lui le petit vaisseau construit par les mutinés, dans l'intention de chercher le Bounty et le reste de l'équipage sur l'île voisine. Oididdee (l'homme qui rentra chez lui avec le capitaine Cook à bord de l'Endeavour) se rendit sur les autres îles à bord de la Pandora. Voilà toute l'information que je pus recueillir concernant ces malheureux ; j'ai tendance à penser que la plupart d'entre eux furent dévoyés par Christian, dont le comportement prouve qu'il est un des scélérats les plus inhumains qui ait jamais existé. C'est dommage qu'il ne fût pas pris. Je ne ressentirais aucun regret en apprenant sa mort mais j'avoue que je serais très content de savoir que les aspirants aient eu la vie sauve et que leur innocence ait pu être prouvée.

 

Le 29.  Il  pleuvait toujours avec une grosse houle qui rentrait dans la baie. Cependant, nous eûmes comme d'habitude de nombreux visiteurs des deux sexes.  Peggy Stewart monta à bord avec un généreux présent d'étoffe, de fruits etc. pour le capitaine et un excellent taro déjà préparé, le premier que nous eussions vu ici. Lorsque nous exprimâmes notre goût pour ce légume, elle promit de nous en apporter tous les jours tant que nous resterions. Vers midi, la pluie s'arrêta et le temps commença à s'éclaircir. Ce jour-là, Otoo Etee envoya un très généreux présent au capitaine composé de deux très gros cochons bien gras (sur pied) et un autre, gros aussi, cuit à la broche, avec une énorme quantité de fruits à pain, de noix de coco &c. ; en même temps, il envoya un message pour dire qu'il serait à Matavai le lendemain et espérait voir le capitaine à terre. Pendant que je me promenais sur le pont, un homme accosta dans une pirogue double et, en débarquant, il m'arrêta et se mit à m'envelopper dans une étoffe fine jusqu'à ce que ma taille eût la largeur d'un fût de bière. Ensuite, il fit venir un très gros cochon et des plantains, des noix de coco &c qui se trouvaient dans la pirogue, qu'il m'offrit pour notre « tyo » (amitié). Il insista alors pour que l'on échange nos noms, ce qui est la coutume toujours observée ici lorsqu'un homme se dit votre ami. Puida, car tel était le nom de mon tyo, vivait à Oparre qui se trouve à environ 4 milles de Matavai. Malgré cela, il lui arrivait souvent de rendre visite au navire deux ou trois fois par jour quand j'exprimais le désir de quelque chose en particulier qu'il pouvait m'apporter ; en effet, je n'avais aucune raison d'être mécontent de mon ami car il n'y avait pratiquement pas de jour où il ne monta à bord avec un présent ou un autre et je trouvais ses propres requêtes très raisonnables. En fait, il ne restait presque plus personne à bord du navire qui n'avait pas un [illisible]. Il y eut de nombreux jours où nous n'eûmes aucun besoin d'acheter des fruits ou des provisions pour le navire mais, bien que nous ne fissions pas de troc pour ces choses, cela revenait au même car votre ami s'attendait à un retour et, en général, celui-ci était largement l'équivalent de ce que nous aurions payé le long du navire. Comme nous étions arrivés depuis trois jours et que le Discovery n'était toujours pas en vue, nous commençions à craindre pour sa sécurité. Mais nous fûmes rapidement rassurés car, le lendemain matin, le 30, plusieurs naturels vinrent au vaisseau et nous apprirent qu'il y avait un navire en vue de l'autre côté de la pointe. On envoya immédiatement le bateau à la pointe et à son retour, le dire des naturels fut confirmé ; peu de temps après, nous eûmes le plaisir de voir le Discovery au large de la pointe Vénus et, environ une heure plus tard, il mouilla près de nous.


Les deux capitaines descendirent tout de suite à terre pour présenter leurs respects à Otoo Etee qui, auparavant, avait envoyé un message au capitaine Broughton l'avisant de son arrivée à Matavai. Ils apportèrent avec eux un présent d'étoffe rouge et blanche, de haches &c.  Ils  le trouvèrent attendant impatiemment leur arrivée en grand apparat, un morceau d'étoffe européenne écarlate ornée de plumes d'oiseaux etc. sur les épaules ; il était juché sur les épaules d'un homme. Il reçut gracieusement ses visiteurs ainsi que leurs présents qui semblaient lui faire infiniment plaisir. Une fois cette cérémonie terminée et après qu'il avait fait présent au capitaine Vancouver de quelques cochons &c, ils se séparèrent et il retourna immédiatement à la résidence royale à Oparre. Les capitaines partirent alors à la recherche d'un lieu propre à dresser l'observatoire et les tentes pour effectuer les différentes opérations nécessaires prévues à terre.  Ayant choisi un endroit, ils revinrent tous les deux au Discovery et le capitaine Vancouver dépêcha le grand canot avec M. Mudge, le premier lieutenant et M. Menzies, le botaniste, à Eimeo pour chercher le vieux roi.


Cette première belle journée depuis notre arrivée incita beaucoup de nouveaux visages à venir aux navires et, parmi eux, il y a avait une grande proportion de femmes qui étaient très désireuses de s'insinuer dans nos bonnes grâces et extrêmement disposées à nous offrir leur compagnie. En plus des provisions, elles apportèrent aux vaisseaux une grande quantité d'étoffe et d'autres curiosités du pays à vendre ; elles les auraient cédées pour des vétilles si un tel commerce n'avait pas été interdit.  Un ordre à cet effet avait été lu à bord des deux navires et resterait en vigueur jusqu'à ce qu'une réserve suffisante de rafraîchissements eût été obtenue pour chaque vaisseau ; à ce moment-là, une période serait autorisée pour l'achat de ces curiosités. Afin de mieux appliquer ces restrictions, à bord de chaque navire une personne fut nommée responsable du marché pour les rafraîchissements.  Une clause fut aussi insérée interdisant à nos gens de vendre leurs habits et aux charpentiers leurs outils sous peine de punition sévère. Ces règlements étaient appropriés et ils furent strictement respectés.

 

Le 31.  Avec voiles déverguées et les vergues et mâts de hune amenés, le gréement courant [illisible] &c. Mon ami Puida m'apporta aujourd'hui un généreux présent composé d'un gros cochon, de fruits &c. C'est le troisième cochon qu'il m'apporte, en plus d'une abondance d'autres choses ; je trouvai qu'il était grandement temps de lui faire mon présent et je le conduisit sous le pont où je lui montrai une hache. A sa vue, il fut transporté de joie et lorsqu'il en prit possession, il sauta partout tel un enfant. Comme nous étions si abondamment fournis de tous les différents rafraîchissements de l'île, nos gens avaient du poisson, du porc &c sans restriction mais leur ration de provisions de bord fut arrêtée. Le fruit à pain était tellement apprécié que les officiers le préféraient au pain. Depuis l'arrivée du Discovery, le prix des noix de coco avait augmenté car au lieu de huit pour un grain de verre, maintenant nous en obtenions seulement cinq, mais cela ne changea plus une seule fois pendant le reste de notre escale.

 

 

1792
Janvier


Le jour de l’an, les équipages des deux navires reçurent une ration supplémentaire de grog pour les aider à ne pas oublier leurs anciennes petites amies en Angleterre parmi les jolies filles de Otahiti, comme le disait le capitaine Cook. Ce jour-là, un grand chef appelé Wytua, frère du roi, monta à bord du Discovery avec sa femme (une des plus belles de l’île) et fit présent au capitaine Vancouver de cochons, de fruits &c. Dès leur arrivée à bord du navire, ils enveloppèrent tous les messieurs qui se trouvaient sur le gaillard d’arrière de plusieurs grosses pièces d’étoffe de la meilleure qualité. En retour, le capitaine Vancouver leur fit des présents appropriés parmi lesquels [illisible] vêtue de cette chemise et d’un collier qui lui avait été également offert, elle paraissait très belle. Elle avait de beaux yeux et de belles dents ; ses longs cheveux noirs formaient de jolies boucles très seyantes sur le front, son visage était bien formée et sa peau remarquablement lisse. Tout cela, ajouté à la douceur de son expression et à un air de majesté dans son maintien, fit d’elle un objet d’admiration générale. (Se trouvant un jour à bord du Chatham et ayant un peu chaud, avec le plus grand sang froid et sans la moindre idée de manquer de pudeur ou aux convenances, elle enleva sa chemise devant tout le monde et apparut entièrement nue jusqu’à la taille ; je pense que je n’ai jamais vu de plus belle silhouette, il y avait une symétrie et une régularité si parfaites dans ses formes]


Wytua demanda du ‘ava no britannee’ (du vin) et on en plaça devant lui mais comme il se servit un peu trop librement, il fut bientôt fin soûl mais avant de quitter le navire il avait plus ou moins retrouvé ses esprits.
J’ai failli oublier de noter que le Discovery n’avait pas seulement rencontré  les « Snares » au large de la Nouvelle Zélande mais, tôt le matin du jour où nous les avions vu, le 23 décembre, il avait découvert une île inhabitée, appelée par les naturels Oparra, gisant par  27°36’ de latitude sud et 215°57’ de longitude est. Elle était longue d’environ quatre milles et d’une circonférence d’à peu près 9 milles. De nombreux habitants quittèrent le rivage pour le navire et plusieurs d’entre eux, sans trop se faire prier, s’aventurèrent à bord. Ils étaient robustes et bien faits ; ils allaient entièrement nus sans même couvrir leurs parties intimes. Ils étaient de la même couleur que la plupart des habitants des îles des mers du Sud ; leurs pirogues, en bois, étaient remarquablement bien faites et petites et ressemblaient à celles des îles Sandwich, selon la description qui en a été faite lors du voyage de Cook.  Ils n’étaient pas tatoués (la peau percée) et ne semblaient pas non plus comprendre la langue d'Otahiti. En apercevant des cochons à bord, ils leur firent comprendre qu’il y en avait beaucoup à terre mais pas de volailles. Ils montrèrent une forte propension à voler mais avaient peu de notion du troc.  Le Discovery n’y mouilla pas et n’envoya pas de bateaux à terre.  Ils n’avaient vu ni l’île Chatham ni l’île Knight.

 

Le 2.  Ce matin au lever du jour, les tentes furent apportées à terre et dressées sur une plaine au bord de la rivière, à environ 200 mètres de la pointe Vénus. La plaine était agréablement située et bien adaptée à tous nos besoins : le sol était dégagé et plat avec la baie devant et une charmante rivière d’eau douce derrière. Lorsque tout était installé, on avait l’impression d’un petit campement : en plus de l’observatoire et de la grande tente du capitaine, il y avait une tente pour les officiers et deux grandes tentes pour nos gens employés à terre et où l’on pouvait travailler. Trois pièces de campagne en cuivre et quatre canons d’une livre de balle furent envoyés à terre et montés ; un détachement de fusiliers marins du vaisseau fut expédié pour garder le camp. Les deux capitaines résidèrent à terre et le commandement fut confié à M. Puget, lieutenant en second du Discovery ; cinq aspirants furent aussi envoyés à terre et M. Whidbey, le [illisible], nommé responsable de l’Observatoire où le quadrant astronomique fut monté dans l’intention de déterminer l'avance ou le retard des chronomètres. Vers midi, Otoo, le roi (ou Pomarre car tel est son nom maintenant, son fils que j’ai appelé Otoo Etee ayant atteint l’âge où il est d’usage ici qu'il prenne le nom de son père) arriva d’Eimeo dans le grand canot.
En accostant au Discovery, il fut salué de 4 coups de canon par chaque vaisseau ; du bateau, il fit un long discours au capitaine Vancouver qui lui répondit. Pour cela, il fut aidé par un des grands-prêtres qui se trouvait à bord à ce moment-la et qui prit la parole ; il s’agissait  simplement d’assurances d’amitié aussi bien de la part du capitaine que de celle de Pomarre. Ensuite, ils échangèrent leurs noms et la cérémonie terminée, il monta à bord. Comme plusieurs de ses gens, il se souvenait (ou prétendait se souvenir) du capitaine Vancouver lorsqu’il était aspirant avec le capitaine Cook. En effet, ce n’est pas improbable car il l'avait accompagné lors de ces deux derniers voyages au cours desquels il avait fait relâche à Otahiti par trois fois. Pomarre apporta avec lui le portrait du capitaine Cook dessiné par M. Webber lors sa dernière escale ici et qui lui avait été offert, comme il est fait mention dans le Voyage ; il était très attaché à ce portrait et ne se déplaçait jamais nulle part sans lui. Au dos, étaient inscrites les arrivées et les dates de départ de tous les vaisseaux de sa Majesté qui avaient touché Otahiti depuis les visites de Cook. Ce tableau était en très bon état. Il fut laissé à bord du Discovery jusqu’au moment de notre départ qui, avec la date de notre arrivée, fut ajouté avant qu’il ne fût rendu à Pomarre. Le roi refusa de monter dans le grand canot sans être autorisé à amener avec lui le chef d’Eimeo, Matuara Mahow, à qui il était très attaché et qui se trouvait à l’article de la mort. Il était un objet pitoyable, réduit à un squelette et incapable du moindre mouvement. Son épouse, une belle femme, l’accompagnait et lui prodiguait des soins et une attention fort louables et Pomarre était tellement assidu dans ces derniers services d'ami qu’il lui rendait qu’il ne quitta pas ses côtés pendant ce temps ; il était cependant évident qu’il ne lui restait que très peu de jours à vivre. Lorsque nous cherchâmes notre pavillon pour aller saluer Pomarre, nous eûmes la surprise de découvrir qu’il avait été volé et nous ne l’avons plus récupéré.
Wytua, ou comme nous l’appelions dorénavant pour faire plus court Watty, apporta un présent au capitaine Broughton et se déclara son tyo ; ils échangèrent leurs noms et Watty, pour renforcer ses déclarations, but un gros verre de ava britannee ; il était vraiment quelqu’un de bien.


Le 3.   Le temps se gâta ce jour-là ; le ciel se couvrit et nous eûmes quelques fortes averses de pluie. L’ossature d’un petit bateau (pour remplacer l’ancien que nous avions perdu au large de la Nouvelle Zélande) sur lequel nos charpentiers avaient travaillé jusqu’à notre arrivée ici, fut amenée à terre pour y être assemblée. Vers midi, Pomarre descendit à terre et se rendit au camp pour la première fois ; à son départ du Discovery, il fut salué de 4 coups de canon et lorsqu’il débarqua, il fut salué de la même façon par ceux du camp et accueilli par une garde. A l’arrivée des vaisseaux, il y avait très peu d’hommes à bord de l’un ou de l’autre qu’on aurait pu qualifier de très malades, juste trois ou quatre atteints d’affections sans gravité ; ceux-ci furent amenés à terre pour profiter de l’air et, en un rien de temps, ils avaient totalement récupéré. Ils étaient, cependant, les seuls autorisés à descendre à terre, hormis ceux qui étaient de service, pendant toute la durée de leur escale. Tels étaient les ordres du capitaine Vancouver et je ne puis m’empêcher de prendre la liberté de déclarer qu'à mon avis (et ce fut aussi l’avis de beaucoup d’autres) ces ordres étaient injustes.
Quand nous pensons un instant à combien chacun doit être impatient d’être à terre et à quelle détente cela peut représenter après cinq semaines en mer, surtout dans un endroit tel qu'Otahiti, un des plus charmants pays du monde, pourquoi est-ce que de pauvres matelots qui ont aussi peu de plaisir et autant de dur labeur que la plupart des gens devraient-ils être privés de loisirs dont ils voient tous les officiers à bord profiter ? Et pourquoi les uns doivent-ils en profiter plus que les autres ? En dehors de ces considérations, je pense que, simplement pour des raisons de santé, ils devraient pouvoir bénéficier de l’air frais et de l’exercice. Pourtant, les intentions du capitaine Vancouver étaient bonnes ; il redoutait des disputes entre les matelots et les naturels. Mon opinion des naturels est telle, cependant, que je suis convaincu qu’ils n’auraient pas été les agresseurs et quant aux matelots, j’ai tendance à croire que, puisqu’il n’y a pas de grogshop (endroit vendant de l’alcool) à terre où s’arrêter, ils auriaent également été [illisible]
Le soir, nous reçûmes la visite d’un chef nommé Huripia, le frère aîné du roi. Cet homme fut le grand ami du capitaine Clark et encore maintenant il se faisait appeler par son nom, Tutee.


Le  4.   Ce fut une journée très désagréable.  Un vent frais rentrait dans la baie, accompagné d’une grosse houle d’ouest et beaucoup de forte pluie ; le temps était tellement agité que presqu’aucune pirogue ne s’aventura jusqu’aux deux navires. Mais certains de nos tyo étaient tellement attentionés qu’ils vinrent aux vaisseaux à la nage avec des paquets de noix de coco attachés autour d’eux. Ils nous dirent que, comme ils savaient qu’aucune pirogue ne pouvait quitter terre pour nous apporter quoi que ce fût, ils craignaient que nous ne manquions de noix de coco.  Parmi eux, il y avait mon bon ami Puida qui était venu à pied avec ses noix de coco d'Oparre et avait ensuite nagé avec elles jusqu’au navire pour me les apporter. Il se trouva que nous avions de tout en quantité suffisante pour l’équipage.


La nuit, la pluie ne diminua pas et le cotre, qui venait d’être réparé la veille des dommages qu’il avait subis lors de notre première nuit, fut projeté par une vague contre le flanc du navire et défoncé.
Le 5.  Le lendemain matin, le mauvais temps s’était considérablement calmé et le cotre fut envoyé à terre et hissé sur la plage pour être réparé ; de nombreuses pirogues vinrent au navire avec une provision convenable de toutes sortes de rafraîchissements. Comme nous disposions alors d’une bonne réserve de cochons, nous commençâmes à saler du porc en suivant la méthode préconisé par le capitaine Cook ; mais [illisible] le [illisible] temps, la forte chaleur ou le fait que c’était notre première tentative, je ne puis le savoir, fit que nous ne réussîmes pas au début et notre petite réserve ne nous permit pas de saler plus de deux bonnes barriques de porc. Peggy Stewart arriva ce jour-là avec un présent, accompagnée, comme d’habitude, de son enfant.  Elle fut bouleversée lorsque le capitaine Vancouver lui apprit que Stewart et Heywood seraient pendus à leur arrivée en Angleterre avec les autres mutinés. Nous lui avions toujours dit que nous ne savions pas s’ils perdraient la vie ou pas mais, bien qu’elle ne crût pas tout à fait à ce que le capitaine Vancouver lui avait appris, elle conservait de grands doutes à ce sujet.
Sur l’ordre de Pomarre, les grands-prêtres firent aujourd’hui une offrande à l’eetooa (ou dieu) pour avoir du beau temps ; elle consista en un cochon, un chien et une volaille. A leur retour de la cérémonie, le prêtre annonça que le dieu avait accepté le sacrifice et leur avait promis du beau temps dans quatre jours. Mais contrairement à la prédiction de l’oracle otahitien, le lendemain matin, le 6, nous eûmes une très belle journée et Pomarre, accompagné de ses femmes et d’une immense suite royale, nous fit l’honneur d’une visite ; le capitaine B. fit des présents à tout ce monde. Comme il était environ l’heure du déjeuner de nos gens, les dames royales ne se gênèrent pas pour se mélanger à eux et partager leurs plats.
Un pavillon, l'Union Jack,  nous fut rapporté aujourd’hui par un chef du nom de Herau qui arriva au vaisseau de Tiarraboo ; supposant qu’il faisait partie [illisible] le gardâmes, car il avait été fort probablement volé à bord d’un autre vaisseau. Je ne puis dire si l’homme savait qu’il n’était pas le nôtre ou pas, mais il s’obstina à soutenir que c’était le nôtre.


Le 7.  Temps charmant ; je partis avec un groupe me promener et pour la première fois depuis notre arrivée, j’allai au-delà du camp. Notre promenade fut délicieuse ; à notre départ, nous fûmes suivis par un vaste nombre de naturels mais lorsque nous leur fîmes comprendre qu’un tel nombre était désagréable, beaucoup d’entre eux nous quittèrent et ceux qui continuèrent à nous suivre restèrent à une distance très respectable. Toweraroo, qui faisait partie de notre groupe, fut la personne qui attira le plus de monde. Il portait un manteau d’un rouge flamboyant et, comme il était assez vaniteux et très généreux avec ses biens, de nombreuses personnes le suivaient ; chaque fois que nous nous arrêtâmes, une foule se rassembla régulièrement autour de lui, ce qui lui faisait plaisir et il s’asseyait pour parler avec eux aussi longtemps qu’il voulait. On leur avait fait croire qu’il était un grand chef de Morotai et cela augmenta l’estime qu’ils avaient pour lui. Nous poursuivîmes le long des bords de la riviére qui traverse les magnifiques plaines de Matavai ; les différentes scènes qui se présentèrent à nos yeux étaient véritablement pittoresques et belles. Un lieu en particulier au bord de cette rivière offre une vue plus splendide, je pense, que tout ce qu’il m’ait été donné à voir : la rivière est large de 20 à 30 mètres, pleine de méandres et, presqu’à la source, une belle cascade descend du sommet d’une haute montagne pour s’y jeter. Le sol était ombragé par des cocotiers et des arbres à pain qui y poussaient dru et, parsemées au milieu de ces bosquets d’arbres, se trouvaient les maisons des naturels et leurs petites plantations avoisinantes, proprement clôturées avec des bambous. Au pied des montagnes, nous vîmes au passage d’autres plantations bien clôturées de la même manière, composées de plantes à étoffe, de taro, de plantains &c.
On nous montra un jardin planté par Christian (ou comme on l’appelait ici Petriana) mais il était totalement envahi par les mauvaises herbes. En plusieurs endroits, ils nous indiquèrent aussi des plantes à tabac que le capitaine Cook fut le premier à amener ici. Il faisait un temps très lourd et, comme nous avions soif et étions un peu fatigués, nous fîmes halte à une maison où on nous fournit instantanément des noix de coco en abondance ; des fruits à pain et d’autres choses nous furent également offerts, avec une hospitalité et une bonne humeur des plus  bienséantes. En chemin, nous nous arrêtâmes à plusieurs maisons dont les propriétaires étaient contents de nous voir et de nous offrir tout ce que la maison possédait, y compris leurs épouses et leurs filles qu’ils oubliaient rarement de nous proposer. Les gens de tous rangs étaient tellement désireux de nous rendre le moindre service que je les ai vus se quereller pour être celui qui nous éventerait quand nous souffrions de la chaleur et ils n’attendaient rien en retour, se considérant bien payés si nous étions contents de leur zèle ; quelques grains de verre, après cela, suffisaient à parfaire leur bonheur. Le soir, nous rentrâmes fort contents de l’excursion de la journée. La nuit, le capitaine Vancouver divertit la famille royale et une multitude de spectateurs avec un gros feu d’artifice. Auparavant, on avait tiré avec les canons des navires et les pièces à terre trois salves de plombs ronds et de mitraille ; cette partie du spectacle de la soirée avait à la fois étonné et ravi les naturels et ils exprimèrent leurs sentiments en poussant des cris extraordinaires. Les feux d’artifice les surprirent vraiment beaucoup mais devant ceux-ci ils semblèrent davantage craintifs que contents. Pomarre, en particulier, avait peur mais pour l’aînée de ses femmes se fut tellement le contraire qu’elle alluma certaines fusées. Notre beau temps agréable se prolongea et rien de concret ne se produisit jusqu’au 10 quand un grand heeva, ou spectacle de musique, de chants et de danses, fut donné par Pomarre. Un terrain dégagé près des tentes servit de théâtre ; les artistes étaient composés de quatre hommes et une femme et les interprètes des chants et de la musique étaient deux hommes avec des tambours, deux avec des flûtes et deux qui se servirent de leurs propres voix. Pour commencer ce heeva, un genre de prologue fut déclamé, ou plutôt psalmodié, par un homme âgé accompagné par les deux tambours ; il fut adressé au capitaine Vancouver comme s’il avait été Pomarre. Ensuite, la femme s’avança et exécuta un genre de danse accompagné de musique pendant que les tambours donnaient le rythme, les hommes utilisant leurs doigts à la place de baguettes ; ils furent rejoints par les flûtes et les voix, le tout produisant une harmonie fort agréable. Après que la femme eut dansé pendant un long moment, accompagnée d’un garçon pendant une partie, une sorte de ballet comique fut exécutée par trois hommes et le garçon, qui, d’après les applaudissements déchaînés qui l’accueillirent, fut fort bien interprétée et contenait beaucoup d’humour. Le sujet semblait être le comportement hautain et impérieux d’un très grand chef envers un pauvre aveugle qui était venu chez lui demander la charité et qu’il allait punir jusqu’à ce que l’intervention des autres interprètes ne l’en empêchât. Le dialogue était chanté ou psalmodié de façon lente et harmonieuse et, avant la fin du spectacle, les artistes vinrent individuellement à nos places et reçurent des présents de grains de verre et d’autres babioles. En ce qui concerne ce heeva, le capitaine Cook en a donné une description très précise dans son Voyage avec des dessins, faits par M. Webber, qui s'approchent le plus possible de la réalité : les costumes, les attitudes, en bref, tout dans ses dessins est dépeint de la manière la plus fidèle. Les mouvements du corps qu’ils exécutent dans leurs danses doivent être extrêmement fatigants ; les gestes des mains et certaines de leurs attitudes montraient un degré infini de grâce et d’élégance. La seule partie qui nous déplut, mais qui semblait à l’avis de la majorité des spectateurs rendre le spectacle plus intense, fut l’action de [illisible] La fille était extrêmement douée ; ils restèrent en parfaite mesure avec la musique, qui de temps à autre s’accéléra jusqu’à ce que les danseurs tombassent comme évanouis de fatigue. Les robes de la femme étaient vraiment belles et elle en changea deux fois pendant la représentation. La première était constituée d’un corsage d’une fine étoffe blanche bordée de rouge, qui commençait juste au-dessus de la poitrine et descendait jusqu’à la taille ; il serrait de très près le corps et les extrémités, qui étaient d’une longueur considérable, remontaient judicieusement sous chaque bras pour former ces ailes qui font si bon effet dans le dessin de M. Webber et témoigne d’un goût fin et fantaisiste. Le jupon, ou la jupe, qui descendait de la taille jusqu’au sol, était composé d’une vaste quantité d’étoffe fine arrangée pour ressembler à l'un de ces grands cerceaux portés par les dames en Angleterre. L’étoffe extérieure était différente de celle du corsage, ayant un très beau fond blanc avec de larges rayures rouges. Ses bras étaient nus mais sur sa poitrine il y avait de jolies petites touffes de plumes de pigeons de couleur sombre qui faisaient un magnifique effet de dentelle. La deuxième robe était encore plus belle, si cela est possible : une fois les jupons extérieurs enlevés, en apparaissait un autre d’une fine étoffe blanche ; autour de la taille était nouée une ceinture composée de luisantes plumes de pigeons et de coqs, très épaisses et serrées. Suspendues à cette ceinture, il y avait plusieurs queues (ou pompons) longues d’environ deux pieds, travaillées de la même façon que la ceinture. Cette robe-ci est exactement celle représentée dans le dessin mais sur la planche on ne voyait pas [illisible] et j’ai tendance à supposer que ce vêtement est réservé aux artistes royales, car les danses plus particulièrement remarquées lors du voyage de Cook étaient interprétées par les sœurs du roi. Nous repartîmes très contents et satisfaits de ce nouveau divertissement.
Le jeune Otoo qui, parce qu’il n’avait pas encore atteint l’âge adulte, n’avait pas le droit de monter à bord de l’un ou de l’autre des navires, continua à faire de gros présents aux deux captaines ; comme il s’était mis à beaucoup aimer nos chaussures (car il en portait constamment des vieilles qu’il avait ramassées sur la plage), M. Broughton lui fit présent d’une nouvelle paire, ce qui lui fit infiniment plaisir. Cependant, elles ne pouvaient jamais fouler le sol car, lorsqu’il partait de chez lui, un homme le portait toujours sur ses épaules. Les présents de Pomarre étaient aussi très importants et comme ceux offerts en retour étaient également très généreux et avaient plus de valeur ici, il demanda au capitaine V. de lui faire un gros coffre solide pour recevoir ses biens ; cela fut donc immédiatement entrepris. Puisque les deux vaisseaux avaient besoin de bois, des haches furent prêtées à certains des principaux chefs qui s’engagèrent à en fournir une quantité suffisante ; c’est ce plan qui fut jugé le plus avantageux. Les arbres utilisés à cet effet étaient le evee, ou pommier, dont le bois brûlait passablement bien.


Le 11.  Ce matin, mon ami Puida m’apporta un magnifique taoume, ou pectoral, avec un gros cochon et la reine m’apporta une grosse quantité d’étoffe fine avec un cochon et autres choses, m’informant par la même occasion qu’elle me faisait confectionner un pari, ou robe de deuil, qu’elle apporterait dans quelques jours. Ces marques soudaines d’amitié et ces attentions de la part de la reine peuvent être attribuées, je crois, à un fusil de chasse léger qui était accroché dans ma cabine et que, je l’avais souvent remarqué, elle regardait avec envie ; elle faisait beaucoup d’allusions au fait qu’elle aimerait bien l’avoir mais tout cela ne suffit pas pour lui procurer l’arme. Je ne la lui aurais pas refusée si j’avais pu la lui donner, mais il y avait des ordres formels à bord des deux navires interdisant le troc de toute sorte de munitions et d’armes à feu.
Le soir, Matuara-mahow (le chef malade d’Eimeo) et sa femme accostèrent et, bien qu’il fût incapable de bouger, il demanda à monter à bord afin d’y dormir pour la nuit. Cela lui fut bien sûr accordé et il fut hissé sur le pont dans une chaise ; un lit lui fut préparé et Pomarre fut immédiatement prévenu. Ce dernier revint de suite avec le messager et, comme d’habitude, dormit à côté de son ami toute la nuit. Le lendemain matin, ils partirent tous pour le palais à Oparre d’où ce pauvre homme ne devait jamais revenir.
Comme il faisait très beau le 12, je fis une autre promenade dans l’intérieur du pays afin de voir mon ami avec l’intention de déjeuner avec lui. Il nous rencontra à l’entrée du village, visiblement fort content, et lorsque nous lui dîmes que nous étions venus déjeuner chez lui, il nous accueillit très chaleureusement ; [illisible] cette visite, il n’avait rien de prêt mais une volaille fut bientôt rôtie et placée devant nous, avec du fruit à pain et du taro chaud et un dessert de plantains, de noix de coco et de pommes. Notre déjeuner fut servi de la manière la plus propre possible. Une natte propre fut d’abord étendue par terre et recouverte de feuilles fraîches de plantains ; la volaille (qui d’ailleurs était très bien préparée) fut posée au centre sur une large feuille propre ; les autres choses étaient disposées de façon régulière de chaque côté et devant chacun il y avait deux calebasses, l'une contenant de l’eau douce, l’autre de l’eau de mer (celle-ci étant utilisée dans cette île à la place du sel). Aucun déjeuner n’aurait pu être servi avec plus de goût et nous ne tardâmes pas à fournir des preuves de notre approbation à cet homme bien que la volaille fût certes un peu dure puisqu’elle avait été en vie, tuée et mangée en l’espace de 20 minutes. Sur le chemin du retour, nous passâmes devant une grande maison et, en entendant de la musique, nous entrâmes et trouvâmes un public très nombreux rassemblé en plus des très nombreuses personnes qui écoutaient dehors. Mais ils étaient tellement captivés par le concert qu’ils ne firent pas attention à nous ; nous nous assîmes près de Huripia qui s’y trouvait. Ce heeva musical dura une heure environ ; les musiciens se composaient de deux tambours et quatre flûtes et les artistes vocaux de trois hommes. Un de ces derniers qui [illisible] prononça quelques courtes phrases dans une mélopée lente et solennelle où les autres le rejoignirent, élevant progressivement la voix et accélérant la mesure jusqu’à ce que chaque couplet ou partie se terminât dans la plus grande énergie. Les interprètes vocaux ayant fini, les instrumentalistes prirent la suite avec un genre de symphonie jusqu’à ce que le chef d’orchestre entamât le prochain couplet et ainsi de suite. Je ne pus en découvrir le thème mais il n’y avait aucune femme présente. Le 13, le capitaine Broughton, accompagné d’un groupe d’officiers des deux navires, partit en excursion à Oparre.  Ils s’y rendirent par voie de mer avec Watty et sa femme dont ils devaient être les invités pendant le voyage. A peine étaient-ils partis que Pomarre (qui se trouvait au camp à ce moment-là) reçut la nouvelle de la mort de Mataura-mahow.  Bouleversé, Pomarre se mit en route immédiatement pour le morai où le défunt reposait, entouré de ses femmes et de ses sœurs. Il fut salué de quatre coups de canon au départ du camp et par quatre coups des canons des deux vaisseaux à son passage. Certaines cérémonies allaient avoir lieu sur le morai auxquelles toute la famille royale devait assister, accompagnée d’une suite composée des principaux chefs de l’île. En raison du décès de ce grand homme, le district d’Oparre fut placé sous un tabu pendant 3 jours et un drapeau blanc hissé à chaque extrémité du district pour signaler [illisible] Ce tabu indique une restriction ou une interdiction religieuse dont la violation est punie de mort. Dans ce cas, la restriction était qu’aucun feu, aucune lumière ne devaient être allumés ni aucune communication par voie d’eau entreprise pendant trois jours à l’intérieur de la zone délimitée.  
Mais ce tabu n’empêcha pas nos amis de venir à pied d'Oparre pour nous voir et nous fûmes aussi abondamment approvisionnés en toutes sortes de rafraîchissements qu’avant.


Le 15,  l’interdiction d’acheter des curiosités fut levée pour les équipages des deux navires et c’est avec empressement que nous achetâmes des arcs et des flèches, des lances, de l’étoffe &c. et que les naturels les vendirent pour des babioles. Vers midi, le capitaine et son groupe revinrent de leur expédition, qui avait été très agréable et divertissant ; ils dirent le plus grand bien de l’hospitalité et des attentions de Watty qui avait pris soin de leur fournir tout ce qui pouvait contribuer à leur confort ou à leur commodité, tout cela sans parade ni ostentation mais simplement parce qu’il considérait qu’il lui appartenait de bien s’occuper de ses invités.  Sa maison était grande et confortable et, comme il aimait excessivement le ava et buvait librement de grosse quantité de cette boisson enivrante, son jardin qui avoisinait sa maison en était bien fourni. Il les reçut avec [illisible] sa maison dont certains était de bien curieux divertissements mais comme ils frôlaient de près l’indécence, je m’abstiendrai d’en donner une description. Je me contenterai de dire que dans certaine partie du spectacle des femmes « on voyait tous leurs charmes naturels ». Le dernier jour de leur sortie, ils ne purent guère trouver autre chose à manger que des noix de coco en raison du tabu. Ils assistèrent à certaines parties de la cérémonie célébrée à l’occasion de la mort de Matuara. Le corps fut embaumé et couché, enveloppé d’étoffe rouge, sur une estrade érigée à cette intention sur une grande pirogue double. Les prêtres firent des offrandes à l’eatooa, ou dieu, qu’ils accompagnèrent de longues prières psalmodiées. Mowree, le grand-prêtre, sortit précautionneusement un petit oiseau au plumage rouge d’une pièce d’étoffe et on lui fit l’offrande d’une noix de coco. En même temps, une longue prière fut psalmodiée dans laquelle étaient répétés plusieurs fois les noms des officiers présents. Le corps devait reposer un certain temps ainsi, avec de fréquentes répétitions de ces cérémonies, avant d’être déposé sur un des morai ou seuls les eree, ou chefs, sont enterrés.  Selon la coutume dans de tels cas, la veuve de Matuara s’entailla le front à l’aide d’une dent de requin jusqu’à ce qu’il saignât abondamment et, après avoir répété cette pratique autant de fois qu'il se doit, ce qui je pense marque la fin de chaque cérémonie, mit un terme à son deuil apparent ; mais hormis cette coutume [illisible] n’entendîmes pas de lamentations inutiles ni ne vîmes de manifestations ostentatoires de deuil bien que je sois sûr qu’à la mort de cet homme, sa veuve et Pomarre ressentirent toute la peine et la tristesse que doivent éprouver une bonne épouse pour un mari qu’elle avait respecté et un ami pour quelqu’un qu’il tenait en estime.
Je ne puis abandonner le sujet sans dûment complimenter à la fois la veuve et Pomarre : leurs attentions au chef agonisant et le mal qu’ils se donnèrent pour le rendre confortable et le soulager jusqu’au dernier instant, ainsi que leur grande inquiétude d’esprit, firent honneur à leurs sentiments et en disent sûrement long sur la bonté de ces gens que l’on peut décrire comme étant dans un état naturel sans culture ni raffinement.


Autour du 17, deux naturels furent découverts en train de voler subrepticement à bord du Discovery. Ils sautèrent immédiatement par-dessus bord et se mirent à nager vers le rivage mais un bateau eut vite fait de les dépasser et ils furent amenés au camp où se trouvait le capitaine Vancouver. Bien que le vol fût insignifiant, le capitaine V., qui considérait qu’il fallait mettre vite fin à de telles pratiques, les punit devant leurs compatriotes qui étaient présents en grand nombre : après qu’on leur avait rasé la tête de près, ils reçurent chacun douze coups de fouet. Le jeune Otoo Pomarre et ses frères y assistèrent tous et admirèrent la justice de la punition, mais pour savoir si elle produisit un bon effet [illisible]
L’après-midi, les deux capitaines allèrent à Oparre où reposait le corps de Matuara afin d’être présents à une autre cérémonie qui devait être célébrée et de rendre les derniers honneurs à ce grand chef. Pomarre, la veuve et un grand rassemblement de chefs, de prêtres &c. les attendaient sur la plage et ils furent conduits auprès de la dépouille ; ici furent répétées plus ou moins les mêmes cérémonies qu’ils avaient vues auparavant. Le capitaine Vancouver donna l’ordre à l’équipage du bateau de rejoindre l’endroit avec des fusils et il fit tirer quatre salves au-dessus du corps ; puis, en prenant une grande pièce d’étoffe écarlate, il l’enroula autour de la veuve. Une fois la cérémonie terminée, ils revinrent à bord et comme le tabu avait été levé, nous étions bientôt entourés d’une foule de pirogues.


Le 18, selon sa promesse, la reine m’apporta la robe de deuil. Je la fis entrer dans ma cabine où elle jeta un regard plein d’envie sur le fusil mais je lui expliquai que je ne pouvais le lui donner et lui fis présent d’une grande chemise et quelques autres articles. Elle s’en alla fort contente. J’eus une chance exceptionnelle ce jour-là au niveau des présents car Peggy Stewart arriva avec un pari (une robe de deuil) qu’elle donna à M. Johnstone et un taoume (ou pectoral) pour moi. En retour, je l’habillai d’une chemise blanche ; en fait, quand elle m’avait donné le taoume, elle n’espérait rien en retour car elle était réticente pour prendre la chemise, me disant que le pectoral était un retour pour ce qui je lui avais donné auparavant. Elle était [illisible] car le lendemain, elle m’apporta un cochon et une quantité de fruits, de taro &c pour lesquels elle ne voulut absolument rien prendre. Ici, je ne puis m’empêcher de mentionner un incident qui eut lieu et qui, à mon avis, révélait un trait aimable dans le caractère d’une jeune fille qui, parmi d’autres, avait voulu devenir mon tyo. Lorsqu’on m’offrit toutes ces choses, elle se trouvait là par hasard ; sur le moment, je remarquai qu’elle paraissait abattue et affligée et peu de temps après, en montant sur le pont, je la trouvai en pleurs. Je ne comprenais pas pourquoi, mais après lui en avoir demandé maintes fois la cause, je finis par la faire admettre que c’était parce que elle n’avait pas la possibilité de me faire des présents d’une aussi grande valeur que ceux qu’elle avait vu les autres femmes me faire.  Elle dit qu’elle n’était pas aussi riche que les deux autres et ne pouvait donc pas donner ce qu’elle aimerait donner d’aussi bon cœur que les autres (si elle en avait eu la possibilité). Je ne pouvais m’empêcher en même temps d’admirer ce que j’interprétai comme une si grande preuve d’un esprit généreux ; mais, comme j’imaginais qu’elle devait dans une certaine mesure se gêner et gêner sa famille en agissant ainsi, je pris soin dorénavant de toujours lui donner quelque chose d’une valeur supérieure [illisible]


Le 19.  A peu près à ce moment-là, comme tout le bois pour lequel on avait passé un contrat avec les chefs était coupé, nous leur priâmes de nous rendre les haches ; cette demande fut respectée par tous les chefs sauf un qui s’appelait Moré et qui, en ayant obtenu trois, en rendit seulement une en refusant net de restituer les deux autres, voulant les garder en tant que paiement de sa peine. Puisque l’on ne pouvait ignorer cet acte présomptueux et impudent, le capitaine Vancouver lui envoya un message l’informant que s’il ne les restituait pas immédiatement, il les lui prendrait de force. Là-dessus, une autre fut rendue avec une déclaration qu’il ne rendrait pas la dernière. Comme le capitaine V était bien décidé à les récupérer toutes, il lui fit savoir que s’il ne renvoyait pas instantanément l’autre, il ferait incendier sa maison autour de lui avec toutes ses possessions. Il refusa mais, en apprenant qu’on faisait vraiment des préparatifs pour venir incendier sa maison la nuit même, il renvoya rapidement la hache et ne se montra plus jamais à bord bien qu’il eût été très intime avec tous les capitaines. S’il s’était comporté comme les autres chefs, il aurait été généreusement récompensé pour le mal qu’il s’était donné pour couper le bois.
Depuis environ une semaine toutes les nuits des vols étaient commis autour des tentes ; différentes choses avaient été dérobées mais nous commîmes l’erreur de ne pas y prêter attention, ou pas beaucoup d’attention. Mais cette nuit, un sac de linge contenant parmi d’autres articles plus d'une douzaine de chemises appartenant au capitaine Broughton fut enlevé. Le sac avait été laissé à l’extérieur de la tente toute la nuit, ce qui était certainement un tort. Ce vol était tellement osé que l’on y fit immédiatement attention : Pomarre et ses frères furent avertis et promirent de faire tout leur possible pour récupérer les biens volés et le voleur. Un des naturels qui était resté aux tentes pour aider les domestiques des officiers fut interrogé. Il mit le vol sur le compte d’une des filles qui avaient dormi dans les tentes, mais on savait que cela était totalement faux. D’après la conduite antérieure de cet homme, nous supposâmes qu’il n’y était pour rien dans l’affaire et on ne lui en parla presque plus.  Mais, à la surprise générale, le lendemain il disparut, ce qui nous donna suffisamment de raisons pour soupçonner qu’il y était impliqué. Nous fîmes tout ce que nous pûmes imaginer et nous offrîmes toutes les récompenses possibles pour que l’on nous rendît les articles volés ; nous menaçâmes d’incendier toutes les maisons à Matavai mais rien ne nous fut rapporté.
Huripia avait préparé un grand heeva en l’honneur du capitaine Vancouver, qui devait être donné aux tentes ce soir-là. Les artistes s’étaient habillés et allaient commencer mais le capitaine V., trouvant que ce spectacle avait peut-être pour but de détourner ses pensées de l’affaire du vol, refusa qu’il eût lieu ; il exprima en même temps sa colère face à ce crime et sa détermination de prendre des mesures extrêmes jusqu’à ce qu’à ce que les vêtements fussent rendus. Huripia  dit alors qu’il partirait immédiatement à leur recherche, à condition que le capitaine Vancouver lui prêtât un fusil avec de la poudre et des balles. On ne lui refusa pas le fusil mais il ne reçut pas de poudre ; il s’en alla cependant avec le fusil.
Le lendemain, samedi, Huripia revint avec Tom (le naturel qui s’était enfui la veille) derrière lui, un licol autour du cou ; on le ramenait seulement en tant que suspect car ils ne rapportait aucun vêtement.  Un autre naturel fut arrêté et détenu sur des présomptions.
En voyant cela, les naturels s’enfuirent et furent nombreux à gagner Oparre en pirogue, emmenant avec eux leurs possessions ; d’autres partirent dans les montagnes ; en bref, il  ne semblait régner que terreur et confusion parmi eux. Lorsque nous vîmes que toutes les pirogues près de la pointe Vénus étaient en train de s’en aller, un détachement fut dépêché pour les en empêcher mais, quand il arriva à la pointe, il n’y restait plus qu’une seule pirogue qu’ils retinrent ; mais, comme les naturels descendaient en grand nombre vers elle, ils la laissèrent passer. La femme de Pomarre qui, entre-temps, s’était fortement enivrée avec le ava no britanee, était la seule des naturels encore aux tentes, mis à part les prisonniers. Une grande affluence de personnes apparut de l’autre côté de la rivière et [illisible]  peu de temps après, Pomarre, qui avait été absent pendant l’agitation, fit son apparition dans la foule appelant le capitaine Vancouver qui se montra immédiatement ; il lui demanda s’il n’était pas son ami et, s’il l’était, pourquoi il ne « traversait pas pour le rejoindre ».  Le capitaine V. répondit « Je suis ton ami mais tu as peur de traverser pour me rejoindre ». Là-dessus, Pomarre franchit instantanément la rivière à pied et dormit toute la nuit dans la grande tente. Aucun vêtement ne fut jamais rendu ; Tom et l’autre prisonnier furent remis en liberté le jour où le navire appareilla.
Vers cette époque-là, il se produisit un autre incident qui créa beaucoup d’agitation et de confusion. La nuit du 19, Toweraroo disparut : il avait souvent exprimé le désir de rester à Tahiti, un lieu qui l’enchantait, et il semblait croire qu’il y serait bien plus heureux que dans son propre pays.  Il l’avait dit au capitaine Vancouver et à M. Menzies mais tous les deux s’y étaient opposés et ne voulaient absolument pas entendre parler de ce genre de chose.  Suite à cette opposition, on l’avait entendu dire qu’il s’enfuirait et il avait certainement tenu parole. Il s’était profondément attaché à une très belle jeune femme (une femme de rang) et s’était servi d’elle pour petit à petit faire transporter tous ses vêtements &c à terre, conservant seulement dans sa cachette une épée, une paire de pistolets et un fusil [illisible] par le colonel Gordon au Cap de Bonne-Espérance. Avec tous ces articles, en plein milieu de la nuit, il descendit le long de l’avant du navire et tenta, avec ceux-ci dans les bras, de nager à terre mais, les trouvant trop lourds et la distance considérable, il fut obligé de les laisser couler au fond.
Le capitaine Vancouver proféra de grandes menaces à l’encontre de Pomarre et de Huripia au cas où il ne serait pas ramené ; ils se mirent donc à sa recherche.  Pendant tout ce temps, Watty et sa femme et plusieurs des principaux chefs étaient absents bien que nous fussions convaincus que beaucoup d’entre eux n’avaient joué aucun rôle dans les causes de ces troubles. Le 22, cependant, le capitaine Broughton et le lieutenant Mudge partirent à la recherche de ces absents, afin de prendre congé d’eux et de les quitter en bons termes, car nous espérions appareiller dans quelques jours. Ils trouvèrent Watty et sa femme, avec bon nombre d’autres chefs, à quelque distance du camp. Watty étreignit son ami Monsieur B. avec grande joie et, peu de temps après, ils se mirent tous en route pour le camp. Mais lorsqu’ils arrivèrent sur la rive d’en face, plusieurs personnes armées de massues et de lances, craignant pour la sécurité de Watty, l’entourèrent afin de l’empêcher de rejoindre le camp bien qu’il fût évident qu’il y allait de sa propre volonté. Après diverses luttes entre lui et ceux qui lui barraient la route, on lui permit finalement de traverser, Monsieur B restant ôtage ; la femme de Watty le suivit tandis que M. Mudge resta à sa place ; mais très rapidement tout le monde traversa. Watty avec [illisible] du capitaine [illisible] à bord du Discovery et tout était alors comme auparavant, car toutes les pirogues et tous les gens qui s’étaient enfuis étaient revenus et les échanges de toutes sortes de rafraîchissements allaient bon train aussi bien à terre que le long du vaisseau. Pour une hache nous reçûmes trois beaux cochons et pour une paire de ciseaux six belles volailles ; quoique le capitaine Cook ait noté que, quand il y eut des troubles ou des disputes, ils ne purent obtenir des naturels aucun rafraîchissement, nous eûmes à ce moment-là plus de naturels le long du navire et plus d’échanges en train de s’effectuer que nous n'en eussions jamais vus depuis le jour de notre arrivée.
Le soir, toutes les tentes furent démontées et notre cotre et le nouveau petit bateau, avec toutes les autres choses, furent montés à bord.


Le 23.  Comme nous devions faire voile le lendemain matin, mon fidèle tyo m’apporta son dernier présent qui, comme à l’accoutumée, était beau. Cet homme m’avait rendu de nombreux excellents services et méritait tous ce que je pouvais lui donner en retour ; il lava mon linge pendant toute notre escale et je n’ai jamais trouvé qu’il manquât le moindre article. Il se dit très peiné de notre départ.
Ce matin, à la demande du capitaine Vancouver, M. Broughton, accompagné de M. Menzies et d’une garde de fusiliers marins, partit pour Oparre dans un des bateaux à la recherche de Toweraroo, avec des ordres, au cas où il ne le trouvait pas, de ramener Pomarre ; mais avant d’avoir fait la moitié de la route, ils rencontrèrent Pomarre et Huripia ramenant Toweraroo au navire. Il était habillé à la manière des naturels. Après notre départ de l’île, il reconnut que c’étaient Pomarre et Hirupia qui l’avaient convaincu de s’enfuir car ils pensaient qu’il pourrait leur être utile dans leurs guerres, non seulement parce qu’il possédait une telle provision d’armes à feu &c mais parce qu’ils croyaient qu’il savait réparer et remettre en état les armes qu’ils possédaient. S’il disait vrai, je ne puis vraiment pas en vouloir à ces pauvres gens d’avoir désiré avoir un tel homme chez eux, ni après réflexion en vouloir à Toweraroo : il n’allait pas retourner en Angleterre et il était bien connu qu’il ne s’attendait pas à tirer un grand bonheur du fait de revenir dans son pays natal. Où pouvait-il donc être plus heureux que dans un lieu aussi charmant qu'Otahiti ? Mais, d'un autre côté, le capitaine Vancouver avait l’ordre, je crois, de le ramener dans son pays natal, avec l’idée qu’il pouvait le servir et donner à ses compatriotes une meilleure idée du pays qu’il avait visité que celle qu’ils pouvaient tirer des récits de vaisseaux qui de temps à autre font relâche dans ces îles. Il était aussi le seul natif des îles Sandwich qui eût été en Angleterre et fût revenu dans son pays : il était arrivé en Angleterre à bord de l’un des vaisseaux employés dans le commerce américain de la fourrure et fut envoyé à l’école, puis après un séjour de cinq ans, renvoyé chez lui à bord du Discovery. Il avait toujours été bien traité et, pendant le passage, tout le monde avait été infiniment satisfait de son comportement. En arrivant à Otahiti, il s’est conduit de la même manière un peu sotte qu'Omai : il préféra la compagnie de ceux qui en sa présence le flattaient mais, une fois le dos tourné, se moquaient sans doute de lui ; il faut supposer que beaucoup de ces gens faisaient partie des classes inférieures. Il était vaniteux et distribuait sans compter, pour assouvir sa vanité, toute sa réserve personnelle d’articles à échanger parmi ceux de la classe inférieure dont je viens de parler. En quittant l’Angleterre, il avait été doté d’une excellente provision de vêtements mais, comme je l’ai déjà noté, il la fit transporter à terre où il ne l’a plus jamais récupérée.
Pomarre, comme Hirupia, était escorté d’une flotille importante de pirogues chargées de vastes quantités de toutes sortes de rafraîchissements, en tant que présents pour les capitaines, mais il y en avait bien plus que nous ne pouvions embarquer. Watty et son frère Hirupia montèrent à bord avec leurs femmes. Comme il était généralement considéré que le linge du capitaine avait été volé par quelqu’un du district de Watty et que Watty était le tyo de M. Broughton, on lui demanda de partir à sa recherche. Il promit de le faire et quitta le navire dans ce but, mais nous avions tout lieu de croire qu’il s’occupa peu de l’affaire et, bien qu’il se donnât si peu de peine pour récupérer les articles, nous étions parfaitement confiants qu’il ne savait rien de l’affaire et n’y était pas impliqué ; son manque d’intérêt ne résultait pas non plus d’une intention de profiter du vol et de partager le butin après notre départ. De cela aussi nous le crûmes innocent ; ce fut simplement la conséquence de sa nature indolente : il était incapable de se donner le mal nécessaire car tout son temps et son esprit étaient occupés à manger et à boire &c.  Sa charmante épouse absorbait aussi une grande partie de son attention car il semblait lui vouer une affection très tendre. Nous regrettions donc qu’un homme que tout le monde admirait et qui, pendant toute notre escale, s’était comporté si amicalement et s’était conduit avec tant de bienséance, se fût montré, au moment où l'on attendait le plus de lui, si peu attentioné et, d’ailleurs, si peu amical, car Monsieur B était son ami reconnu. Mais la raison, j’en suis sûr, fut celui dont nous avons parlé. Même ses frères manifestèrent leur mécontentement devant son comportement.
Cette nuit-là étant la dernière, Pomarre dormit à bord du Discovery et Hirupia et sa femme sur le Chatham de M. Broughton.
Ce matin au lever du jour, nous étions déjà entourés de très nombreuses pirogues apportant de vastes quantités de légumes, de fruits, de cochons &c. Malgré le fait qu’il n’eût pas récupéré les vêtements, Watty vint accompagné de sa femme et de la mère de celle-ci avec un gros présent de cochons, de fruits, de taro et de canne à sucre. Vers 10 heures, nous commençâmes à larguer les amarres et à environ 11 heures, nous appareillâmes. Le Discovery, qui avait réussi à partir avant nous, s’était mis en panne au large de One Tree Hill ; Pomarre quitta le navire et fut salué de quatre coups de canons. Dès que les naturels virent nos voiles se gonfler, l’abattement et le chagrin se lisaient sur chaque visage (en effet, j’ai du mal à savoir lesquels, des nôtres ou des leurs, l’exprimaient le plus).  Quand nous ne pûmes plus prendre à bord les choses qu’ils nous apportaient, beaucoup d’entre eux les jetèrent dans le navire ; plusieurs versèrent bel et bien des larmes à notre départ et, de tous côtés, les tyo appelaient leurs amis tant qu’ils étaient à portée de voix ; si nous avions pu totalement comprendre ce qu’ils disaient et ce qu’ils voulaient dire, je suis certain qu’ils nous souhaitèrent bon voyage et beaucoup de bonheur et de prospérité. 
Peggy Stewart fut l'une des dernières à nous quitter ; elle était montée à bord le matin en apportant un présent de cochons et de fruits, extrêmement affligée de nous voir partir. Quand nous étions sous voile et qu’elle vit qu’elle devait nous quitter, le cœur lourd et les yeux débordant de larmes, elle fit des adieux affectueux à tout le monde mais tout spécialement à moi et à M. Johnstone ; elle dit qu’elle adorait les Anglais et voudrait nous voir revenir et vivre à Otahiti. Juste avant de s’en aller, elle entra dans ma cabine et me posa la question qu’elle m’avait souvent posée, c’est-à-dire si je pensais que Stewart serait pendu. Je lui répondis que je ne savais pas, peut-être que non. Elle dit alors « S’il est en vie à votre retour, dîtes-lui que vous avez vu sa Peggy et sa petite Charlotte et qu’elles allaient toutes les deux bien et dîtes-lui de venir à Otahiti vivre avec elles, sinon elles seront malheureuses » Là-dessus, elle éclata en sanglots et avec le plus grand regret, s’obligea à monter dans sa pirogue et d’aussi loin que nous pûmes la voir, elle continuait à agiter la main.
Pauvre Peggy n’était pas d’une grande beauté et ne possédait pas ce qui [illisible] transformer un homme en pirate mais elle possédait tant de sensibilité, une nature affable et agréable avec des manières si douces qui, quand on la connaissait un peu, compensaient le manque de beauté personnelle.  Elle aimait son enfant à l’excès et se séparait rarement d’elle.
En arrivant au niveau du Discovery, il ne resta plus que Watty et Hirupia avec leurs femmes à bord, car la brise était fraîche et ne tarda pas à nous séparer des petites pirogues ; nous remorquions celle de Watty. A Hirupia qui s’était toujours montré extrêmement gentil et serviable, Monsieur B. fit un généreux présent d’adieu : parmi d'autres choses, il lui offrit le casque d’un cavalier de la cavalerie légère, ce qui le ravit tellement qu’il sauta partout comme un fou. On lui remit aussi un peu de poudre, car il avait un fusil qui lui avait été donné il y quelques années. Cependant à Watty, le capitaine n’offrit rien à ce moment-là mais parla d’un présent pour lui, en insistant, comme il allait monter à bord du Discovery, pour le lui remettre là-bas afin que le capitaine Vancouver pût lui expliquer que ce n’était pas un retour pour son amitié mais pour les vivres, les fruits &c qu’il avait fournis au navire. Mais, en présence de Watty, il fit des présents à sa femme ; cela sembla le vexer encore plus et je ne doute pas qu’il regretta beaucoup de ne pas avoir fait plus d’efforts pour les vêtements.
Le capitaine monta alors à bord du Discovery avec ces deux chefs et, à sa demande, Hirupia fut salué de quatre coups de canon. Une fois à bord, les présents destinés à Watty furent sortis et, en même temps, le capitaine V. lui expliqua qu’ils étaient en paiement de ses cochons &c et que, s’il avait agi avec plus de vigilance dans la recherche des vêtements, il aurait reçu en plus un autre cadeau tout aussi important en témoignage de son amitié. Watty, cependant, ne semblait pas prêter beaucoup d’attention à ce discours car il était très occupé à examiner les différents articles qui étaient, la poudre en moins, les mêmes que son frère avait reçus.  Peu de temps après, ils nous firent tous leurs adieux mais pas avant que toutes les parties ne se fussent embrassées et nous nous séparâmes bons amis.
Ce fut ainsi que nous quittâmes ce charmant lieu et son aimable et bienheureuse population et, quoique nous eussions quelques petits différends avec eux vers la fin, la teneur générale de leur conduite fut telle qu’elle leur fit le plus grand honneur. Il est impossible de trop les louer : hospitaliers, généreux, toujours contents et heureux de faire plaisir ; jamais insolents ni querelleurs ni profiteurs dans quelque situation ou action que ce fût ; tels nous les trouvâmes pendant toute notre escale. Personne n’a jamais été plus affecté que nous en quittant ces braves gens et pour eux ce fut la même chose.
Dans toute société on trouve de mauvais membres. Quelques petits larcins furent commis, mais moins que ce que l’on aurait pu prévoir, étant donné la grande valeur que nos articles les plus insignifiants ont pour eux et les occasions qu’ils avaient.
Maintenant que j’ai raconté les incidents qu’il m’est arrivé d’observer à Otahiti, il ne me reste plus grand-chose à dire. Le capitaine Wallis qui découvrit cette île, M. Bougainville qui fut le prochain à s’y arrêter, le capitaine Cook qui y fit escale quatre fois au cours de ses voyages et M. Forster qui l’accompagnait lors de son deuxième voyage ont déjà raconté tout ce qu’il y avait à raconter à propos des habitants, du pays, de ses produits &c. Tous ces commandants furent aidés par des hommes très capables qui accomplirent leur devoir et fournirent au monde toutes les observations dignes d’être notées ; tout ce que je pourrais ajouter pourrait donc être considéré comme superflu ou tiré des récits des personnes mentionnées ci-dessus. Je n’ai pas la prétention de supposer que, dans le premier cas, ils se tromperaient ; mais, dans le dernier, c’est-à-dire celui du plagiat, laissez-moi essayer de m’en disculper et d’assurer les quelques personnes qui liront peut-être ceci que les observations sur Otahiti qui suivent sont les miennes. Elles parleront d’ailleurs pour elles-mêmes et on ne doutera pas longtemps du fait qu’elles sont les miennes. A mon départ, mes amis me demandèrent de coucher sur papier un récit de nos transactions avec mes opinions, réflexions  &c, et ceci à propos de tous les lieux et de tous les peuples. Ces pages sont donc plus à considérer comme l’accomplissement d’un devoir que comme un ouvrage de précision faisant autorité bien que je n’y aie mis que ce dont j’ai eu directement connaissance ou que j’ai pu recueillir auprès de gens intelligents sur l’île. 

 

 

Quelques observations générales sur Otahiti           

 

1792
Janvier

 

   A l'approche de l'île d'Otahiti, la terre offre l'une des apparences les plus belles et les plus luxuriantes que l'œil puisse désirer contempler. Les montagnes sont extrêmement élevées et remarquables, recouvertes d'une verdure charmante et parsemées de bois jusqu'aux sommets.  L'île entière est bordée de plaines traversées par de petites rivières d'eau douce et regorgeant de cocotiers, d'arbres à pain et d'autres arbres ; derrière, la terre s'élève progressivement en formant des crêtes séparant des vallées fertiles et profondes. C'est sur ces plaines, au pied des crêtes, que se trouvent la plupart des habitations de la population, parmi des bosquets d'arbres qui donnent une ombre délicieuse et fort appréciable.
Les principaux arbres poussant ici sont le cocotier, l'arbre à pain, le plantain dont il existe plusieurs variétés, un fruit qu'ils appellent evée et qui ressemble beaucoup à la pomme et les noix huileuses qu'ils utilisent à la place de bougies appelées pudue. Ces arbres poussent à une distance très agréable car ils permettent de se protéger du soleil et c'est parmi eux que les habitations sont généralement situées. Il ne semble pas y avoir de villages ou de villes proprement dits mais leurs maisons sont éparpillées selon les besoins et les goûts des propriétaires. Certaines maisons sont très grandes [illisible] suivant le rang du propriétaire et le nombre de personnes dans la famille. Celles de la taille la plus courante font entre 20 et 30 pieds de longueur environ et entre douze et seize de largeur ; elles sont de forme ovale et, au niveau de la construction, admirablement adaptées au climat du pays. Elles n'ont pas de murs ; le toit, fait de grosses feuilles soigneusement tressées de manière très serrée et parfaitement étanche, s'élève de chaque côté et autour des extrémités pour former un faîtage qui culmine à environ 10 ou 12 pieds du sol. Ce toit est soutenu tout autour par des cannes de bambou, hautes de cinq ou six pieds et placées à une distance d'environ deux pouces les unes des autres  ; à l'intérieur, le faîtage repose sur trois piliers ou plus. Le toit surplombe les côtés de manière à repousser efficacement la pluie. Le mobilier des maisons consiste principalement en nattes, étendues sur un sol fait d'herbe propre et moelleux, sur lesquelles on s'assied et dort. Ils ont des oreillers joliment faits dans un bois qui ressemble à l'acajou, qui sont utilisés par les hommes. Dans la plupart des maisons, se trouvent de gros coffres qui contiennent leurs possessions les plus précieuses et leur étoffe ; leurs vêtements et leurs nattes sont suspendus à des patères fichées dans les poteaux qui soutiennent le toit. Ils maintiennent leurs maisons extrêmement propres et rangées, n'y mangeant jamais sauf quand il fait mauvais ; le reste du temps, ils mangent dans la partie du terrain, ou la cour, qui entoure la maison à l'ombre d'un arbre aux branches étendues.
Les hommes d'Otahiti sont généralement plus grands que la moyenne [illisible] je pense, faisaient plus de six pieds deux pouces. Ils sont beaux, bien proportionnés et robustes, et ont une mine très ouverte, vive et expressive. Les femmes ont environ la taille moyenne des Européennes, des traits fins, délicats et réguliers ; leurs visages, dans lesquels nous ne pûmes en général trouver ce merveilleux degré de beauté décrit par les différents visiteurs, étaient pourtant jolis et plusieurs parmi ceux que j'aperçus fort beaux, leur mine exprimant tellement de douceur et de sensibilité. Elles ont de beaux yeux noirs pétillants, des dents admirablement blanches et régulières et des doigts remarquablement délicats et effilés, aux extrémités fines et soignées.  Leurs cheveux, dont elles prennent merveilleusement soin, sont de jais et coupés de manière très seyante : devant, ils forment de petites rangées de boucles sur le front, ce qui est d'un très joli effet ; derrière, ils descendent jusqu'à quelques pouces en-dessous de la nuque. Quoique je note que nous étions en général déçus de la beauté des femmes, si toutefois différentes personnes qui ont écrit sur elles n'avaient pas raconté tant de choses à leur propos, certains les comparant aux Européennes, nous les aurions sûrement trouvées très belles. Les hommes aussi ont de beaux yeux et de belles dents.
Ces gens ont des manières très libres, ouvertes et sincères et un tempérament doux, affectueux, généreux et plein d'humanité ; ils sont extrêmement accueillants et nous pouvions avoir la plus grande confiance en ceux qui s'étaient attachés à nous et compter absolument sur eux.  Ils possèdent un degré étonnant de vivacité et une réserve très importante de gaieté et de bonne humeur ; il faut beaucoup pour les mettre en colère ou pour leur ôter leur entrain et leur bonne humeur. Les hommes et les femmes se tiennent remarquablement droit en marchant et sont très gracieux.
Ils aiment beaucoup les divertissements dont la danse et la musique semblent être leurs préférés. A part dans des danses du genre supérieur, les femmes semblent en général être les principales interprètes de ces divertissements ; dans les spectacles musicaux, les hommes semblent être les principaux interprètes. Une fois, je vis un spectacle musical dans lequel quatre hommes et trois femmes se produisirent, accompagnés de trois flûtes et de deux tambours ; à certains moments, les hommes chantèrent tout seuls, à d'autres ce furent les femmes et souvent tous ensemble, ce qui était très harmonieux. Presque toutes les chansons traitent de l'amour et ils les accompagnent de gestes et de mouvements appropriés.
Certaines de leurs danses sont également accompagnées de chants d'amour avec les gestes correspondantes, qu'ils exécutent avec une énergie qui stimule leurs désirs à un tel degré que, souvent, ils s'arrêtent et se retirent pour accomplir les plaisirs qu'auparavant ils avaient seulement chantés.
Ayant peu ou presque pas de travail laborieux à faire, car la nature les a pourvu abondamment de tout ce qui leur est nécessaire pour vivre et pour être heureux, et ayant [illisible] nations, hormis les visites fortuites des Anglais, ils ont peu de besoins ; il n'y a donc guère lieu de s'étonner de ce qu'ils soient assez indolents et oisifs. Le plaisir semble être leur grand objectif et leur but principal ; à lui, tout est sacrifié.
Nager dans les vagues est un grand divertissement chez eux, qui leur procure beaucoup de plaisir. Ils tirent à l'arc pour s'amuser : je  ne les ai jamais vu tirer sur une cible mais, en général, ils se tenaient en bas d'une montagne et leur grand but semblait être la hauteur qu'ils atteignaient avec la flèche. Je ne puis prétendre connaître la distance sur laquelle ils les envoyaient ; elle paraissait grande et ils utilisaient une telle force que la corde de l'arc cassait toujours et claquait avec une telle violence sur le bras de l'homme qu'elle le faisait saigner. Le lancer de javelots est un autre loisir des hommes ; ils le font avec dextérité et visent fort bien.
Ils sont excessivement propres de leur personne : ils se baignent régulièrement dans l'eau douce plusieurs fois par jour et systématiquement après chaque repas.
La tenue des hommes diffère selon leur rang : les fowtow portent seulement un simple maro et les eree, ou chefs, un genre de jupon qui descend du nombril jusqu'aux genoux.  En plus de celui-ci, ils ont, par mauvais temps et dans la fraîcheur du soir, une grande pièce d'étoffe ample [illisible] s'habillent de la même manière.  Elles portent un genre de jupon comme ceux des hommes qui descend de la taille juste en-dessous du genou, avec toujours une grande pièce d'étoffe fine qui recouvre le corps, passant par-dessus l'épaule gauche et sous la droite, de sorte que le bras droit est libre et nu. En général, les femmes s'ornent la tête d'une guirlande composée de fleurs rouges, jaunes et blanches mais, principalement d'une fleur blanche odoriférante qu'ils appellent yearree et qui est très appréciée ; elles mettent aussi une de ces fleurs à l'oreille.
Les hommes, comme les femmes, ont une oreille percée ; des grains de verre qu'on leur donne, ils font des boucles d'oreille en les arrangeant avec un goût exquis. Ils aiment immodérément les chemises blanches en lin, surtout les femmes, la plupart de nos messieurs le savent bien ; arborant celles-ci, avec les boucles d'oreille, elles se trouvaient magnifiquement habillées.  Mais ce fut les seuls des présents qu'ils reçurent que nous vîmes une deuxième fois.
A l'époque des premières visites de l'île, le principal aliment animal mangé par les gens du pays  était le chien, mais leurs goûts ont considérablement évolué maintenant.  Ils ne mangent que rarement de la chair de chien, le porc étant la viande la plus souvent consommée par ceux qui peuvent se le permettre ; il y a peu de personnes qui peuvent manger du porc plus de deux ou trois fois par semaine. La population vit essentiellement de fruits et de légumes [illisible]   fruit à pain que nous n'appréciâmes pas. Ils aiment beaucoup le poisson mais n'en attrapaient pas en très grand nombre. Les femmes sont soumises à beaucoup de restrictions alimentaires : elles mangent toujours séparément des hommes et jamais en leur présence, sauf celles du plus haut rang qui mangent avec les hommes ; seules quelques-unes ont le droit de manger du porc.  Les autres femmes sont soumises à un taboo (ou restriction) sur le porc et sur certaines espèces de plantains et de poissons. La violation de ce taboo est souvent punie de mort et quand ce n'est pas le cas, les chefs s'emparent de tous les biens de la criminelle et de ses parents. Malgré tout cela, les femmes qui restèrent à bord des navires avaient peu de scrupules à manger du porc et de tout le reste qui était taboo ; mais ce fut pendant la nuit quand tous les hommes avaient quitté les navires.
Comme je l'ai déjà noté, Pomarre avait changé de nom, son fils aîné, un garçon âgé seulement d'une douzaine d'années, ayant depuis un certain temps pris son ancien nom et, avec celui-ci, assumé le gouvernement du pays. Il était maintenant reconnu comme roi mais, puisqu'il était très jeune, les affaires publiques étaient gérées par son père jusqu'à ce qu'il atteignît un âge où il ne devrait plus être porté sur les épaules d'un homme mais serait investi du maro royal et prendrait en charge lui-même le gouvernement [illisible]. L'on nous apprit que cela arriverait dans environ dix mois et que tous les chefs et les personnages importants devraient se réunir à la cour d'Oparre où il y aurait worau worau te prau, beaucoup de discours avant son investiture &c &c
Le mot Pomarre était autrefois le mot otahitien pour un assassin mais depuis que l'ancien roi l'a pris comme nom, toute personne qui l'utilise dans ce sens est passible de mort.
Les chefs semblent exercer très peu de pouvoir sur les gens du peuple et nous ne vîmes aucun respect montré à d'autres que Pomarre et Otoo. Devant eux, tout le monde sans exception, se découvrait, c'est-à-dire que les hommes comme les femmes se dénudaient jusqu'à la poitrine ; ils sont très stricts là-dessus et même la femme de Pomarre, la mère d'Otoo, se dévêtait devant son fils.
On s'approche de lui et on lui parle avec le plus grand respect et, bien que jeune, il connaît suffisamment son rang pour se donner des airs :  j'ai vu son oncle Hirupia debout devant lui et lui parlant de manière très humble un quart d'heure durant pendant qu'il daignait à peine lui répondre mais le regardait en fronçant les sourcils. Toutefois, c'est un garçon fort beau qui dans son aspect arbore toute la dignité et la majesté qui siéent à son rang et à sa situation.  Bien que la garnison lui rendît souvent visite, les lois concernant les mineurs royaux sont telles qu'il ne pouvait entrer dans les tentes ni monter à bord des navires car, s'il l'avait fait une fois, aucune personne n'aurait plus osé pénétrer dans le lieu qu'il avait visité.  La même loi s'applique à toutes les maisons du pays, hormis le palais royal, car nous apprîmes que s'il entrait dans une maison autre que la sienne, à son départ, la maison et le mobilier devaient être immédiatement brûlés.
A cette époque, il y avait deux partis sur l'île et le parti de Pomarre s'attendait tous les jours à ce que l'autre parti se révoltât ; devant cette situation, Hirupia qui est considéré comme le plus grand guerrier de l'île fut posté pour faire le guet aussi près de l'autre parti que possible.
Ces gens se souviennent de Cook et parlent de lui avec le plus grand regret par rapport à sa mort prématurée. En effet, j'ai vu certains membres de la famille royale, qui se souvenaient de lui lors de son premier voyage, verser des larmes en parlant de lui.
Les produits de l'île sont le fruit à pain, les noix de coco, les bananes, les plantains, un fruit qui ressemble à la pomme appelé ivee, le taro, les ignames et la canne à sucre, avec une racine enivrante et poivrée appelée ava ; ils ont, paraît-il, des pommes de terre mais je n'en ai pas vues ; des pamplemoussiers laissés ici par le capitaine Cook nous fut apportés à bord mais on les avait presque laissés monter en graine.  Les animaux du pays sont le cochon, le chien et les volailles. Le capitaine Cook a laissé une race de chèvres qui s'est bien développée.
Les seuls produits de la terre qu'ils cultivent en s'en occupant un tant soit peu sont les plantains et les bananes, le taro et le ava.  Ils ne prennent jamais soin du fruit à pain qui est leur principal moyen de subsistance mais il ne demande pas d'attentions ; ils s'occupent un  peu des jeunes cocotiers et prennent grand soin de la plante à étoffe.  Ils n'ont qu'une petite quantité d'ignames et de cannes à sucre.
La race de cochons ici est très supérieure à toutes celles que j'aie jamais vues, à la fois en taille et en qualité ; nous en obtînmes beaucoup qui pesait, une fois morts et nettoyés, plus de deux cents livres et, parmi la trentaine que nous emportâmes en mer, rares étaient ceux qui pesaient moins de cent quarante livres. La viande est délicieuse et celle des plus grosses est généralement la plus blanche et la plus savoureuse.  Ils demandent très peu d'attentions car ils vivent sous les arbres à pain d'où, on peut le dire, le fruit tombe littéralement dans leur gueule.
Les chiens qu'ils ont sont d'une race très mauvaise et laide et, ce qui est extraordinaire, ils ne sont ni dociles ni affectueux.
La volaille est excellente et ils en ont en assez grandes quantités ; pendant notre escale, les deux navires reçurent en moyenne (y compris celles que nous emportâmes en mer)16 ou 18 douzaine de volailles.
Le capitaine Vancouver emmena quelques chèvres qu'il voulait laisser aux îles Sandwich.
Bien que les habitants d'Otahiti aiment beaucoup le sel, ils n'ont rien qui ressemble à une saline.
Les objets fabriqués sur l'île ne sont ni très nombreux, ni [illisible] ils fabriquent principalement de l'étoffe, des nattes et des cordages ; de la coquille de la grosse huître perlière, ils font des hameçons. Leurs lignes de pêche et leurs cordes sont faites des fibres de la noix de coco et d'une espèce de lin. Leurs lances et leurs massues sont taillées dans un bois dur qui ressemble un peu à l'acajou.  Ils font également de très bons paniers et de solides filets pour la pêche.
Chez eux, les plus précieuses curiosités fabriquées sont les taoume, ou pectoraux, et le pari, ou robe de deuil ; les deux sont principalement composés de plumes luisantes de pigeons, de valves de l'huître perlière et de petites dents de requin. Ils sont très solidement et joliment travaillés et montrent beaucoup de goût et d'élégance. Les naturels apportent aux navires de beaux coquillages à vendre ; parmi ceux-ci figurent une abondance de ce qu'on appelle des porcelaines tigrées.  
La langue de ce peuple est douce et harmonieuse, étant essentiellement composée de voyelles et, bien que le capitaine Cook note qu'elle est très riche, ils ont beaucoup de mots qui ont chacun plusieurs sens différents, certains voulant dire le contraire l'un de l'autre. Naturellement, tout le monde trouve cela fort absurde : par exemple, poeroa signifie « maladie » et si un homme est malade, il est poeroa ; s'il est mort, il est poeroa ; si un oiseau est blessé, ou touché par balle, dans les deux cas il est poeroa. Le mot utilisé autrefois pour « mort » était matte mais comme Otoo l'a choisi pour un de ses noms, toute personne qui l'utilise dans son ancien sens est maintenant passible de mort.  Le mot [illisible] hameçon et il existe beaucoup d'autres cas de la sorte.
Tout le monde à bord apprit la langue avec une facilité surprenante ; au bout de quelques jours, nous nous faisions bien comprendre et à notre départ, beaucoup étaient capables de tenir de longues conversations avec les naturels. En effet, une langue si simple à prononcer, ayant si peu de consonnes pour la rendre dure, est facilement apprise, surtout avec des professeurs aussi bons que ces gens qui, en plus d'être doués d'une patience considérable, ont l'heureuse manière de se faire comprendre par signes ; s'ils remarquent que vous êtes désireux d'acquérir une connaissance de leur langue, ils sont infatigables dans leurs efforts pour vous instruire. Ils sont très fiers de connaître tout mot anglais et le peu d'entre eux qui avaient un peu de cette connaissance, le faisaient toujours savoir, si ce qu'ils disaient était à propos ou non. Le matin, un homme en vous rencontrant vous salue d'un « bonjour, monsieur » et en vous quittant une demie heure plus tard, vous dit « bonne nuit ». Un vieux chef savait compter de un à cent et un autre, en imitant notre maître d'équipage, dire « tout le monde sur le pont pour descendre les bateaux » ; mais, comme la plupart de ceux qui connaissaient quelques-uns de nos mots les avait appris auprès des matelots, dont chacun connaît les talents de professeur, on ne sera pas surpris d'apprendre que « au diable vos yeux» ou de telles expressions étaient les plus courantes.
Quelques-uns (et ceux-ci font partie des principaux chefs) possèdent des armes à feu, des  présents de certains vaisseaux qui avaient fait relâche ici avant nous. Mais ils ne semblent pas aussi avides de fusils et de munitions qu'on aurait pu le supposer en sachant combien ceux-ci sont supérieurs à leurs propres armes ; ceux qui en détenaient connaissaient parfaitement leur maniement. Je ne connais pas plus de deux personnes qui aient demandé des armes à feu et ce fait me prouve, dans une large mesure, que c'est un peuple qui n'aime pas beaucoup s'engager dans des brouilles et des guerres. Pourtant, quand ils estiment que l'on empiète sur leurs droits ou que, à un moment donné, il y a eu suffisamment de provocations, j'imagine qu'ils seraient le premier peuple à prendre les armes ; aucun peuple ne se comporte avec plus de détermination et de courage.
Je vis peu, en fait presque pas, de maladie chez eux. La maladie vénérienne est celle qui prédomine, comme nous nous en aperçûmes plus tard car elle était assez répandue sur les deux navires après notre départ de l'île mais dans une forme si atténuée qu'elle n'empêcha pas nos gens de faire leur devoir et, en quinze jours, ils étaient tous guéris.
Les articles les plus demandés, à part les chemises blanches dont j'ai déjà parlé, étaient le tissu rouge, les plumes rouges, les haches, les ciseaux, les couteaux, les limes, les miroirs et les grains de verre colorés et à pois (surtout les rouges) ; les clous ne les intéressaient pas et nous n'en donnâmes qu'une vingtaine.
En plus des nombreux jardins créés par des personnes qui nous avaient précédés ici, M. Menzies en planta un sur une terre appartenant à Poeno, le eree ou chef de Matavai, qui se trouve dans un des endroits les plus charmants de la plaine, juste derrière la rivière.
J'ai maintenant passé beaucoup de temps sur Otahiti et je conclurai mes observations sur ce lieu en remarquant simplement que je suis certain de ne pas avoir rendu justice au pays, à sa population &c ; ce manque de justice doit être mis sur le compte de mon manque de talent. Je me suis souvent senti vexé de ne pas pouvoir peindre avec les couleurs que je voulais beaucoup de scènes et de situations que j'ai eu l'occasion de voir pendant mon séjour dans cette charmante île. Mais je renvoie mon lecteur à Cook, à Forster ou à Bougainville ; j'observerai seulement que ce dernier appelle Otahiti la Nouvelle Cythère.


   
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