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Premières rencontres entre Peuples du PAcifique et Européens
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Pacific Encounters :  Premières rencontres entre Peuples du PAcifique et Européens
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Programme TAHITI

Journal  d'Archibald Menzies, chirurgien et botaniste à bord du Discovery sous le commandement du capitaine George Vancouver, 1790-1794.

 

Voyage à Tahiti 1791


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1791
Nov :


Le soir, nous retournâmes de nouveau à bord du Discovery et découvrîmes que les préparatifs étaient maintenant en cours pour quitter cet endroit. Je rapportai avec moi des plants vivants de Wisteria aromatica qui furent plantés dans le châssis sur le gaillard d'arrière.

 

le 10  Tôt le 10, nous levâmes l’ancre et, comme il y avait peu de vent, sortîmes du havre à l'aide des bateaux devançant le navire mais nous nous arrêtâmes de nouveau par 30 brasses d'eau près de Parrot Island (l'île aux Perroquets) pour attendre un bon vent et que le Chatham nous rejoignît. Après que nous eûmes mouillé, le Lt. Baker fut envoyé avec un détachement d'hommes et trois bateaux pour démonter la tente et la ramener à bord, avec le matériel de brassage. Je saisis la même occasion pour rapporter plusieurs plantes dont le lin néo-zélandais avec l'intention, si elles réussissaient dans le châssis, de les transporter dans les jardins de sa Majesté.
Le soir, un bateau fut envoyé dans le port Facile où l'on trouva le Chatham en train de se préparer à sortir pour nous rejoindre, ce qu'il tenta de faire le lendemain mais le temps s'avéra tellement tempétueux et à grains qu'il n'y parvint pas et dut rentrer au port.

 

Le 20   Le 20, le temps ne s'annonça pas du tout favorable. Au sud, le ciel était couvert avec un banc de nuages sombres qui montait et semblait présager un coup de vent venant de ce secteur et, notre situation dans ce cas n'étant pas très bonne, nous décidâmes de courir au port Facile où nous jetâmes l'ancre de nouveau par 30 brasses et, pour plus de sécurité, nous amarrâmes le navire aux arbres du rivage à l'aide d'une aussière.

 

Le 21   Le 21, le capitaine Vancouver était occupé à sonder l'entrée du port qui lui parut un mouillage très favorable au cas où un vaisseau devait y courir lors d'un coup de vent. Un autre bateau était aussi occupé à faire l'aiguade et un autre à pêcher ; ce dernier n'était pas parti depuis longtemps quand il revint avec suffisamment de poisson pour tout l'équipage. L'après-midi, je descendis à terre et, en peu de temps, tuai environ une douzaine et demie d'oiseaux poe sans bouger de plus de 20 mètres de là où j'avais débarqué ; on les prépara en tourte le lendemain et tout ceux qui y goutèrent reconnurent que ce fut le plus délicat et le plus savoureux plat que nous eussions jusque-là préparé avec les produits du pays.

 

   Avant notre départ, je ferai ici quatre observations sur le pays et ses produits.
La baie est parsemée de nombreuses îles et de  diverses anses, qui permettent un accès facile au pays sur quelques 30 milles, et elle est presque partout entourée d'une côte rocailleuse et découpée qui forme, en certains endroits, des précipices en surplomb d'une hauteur considérable et qui en général monte abruptement pour constituer des montagnes excessivement hautes dont les falaises escarpées et les sombres précipices sont, dans une large mesure, cachés aux yeux de celui qui les regarde par une couverture luxuriante de bois verdoyants qui s'étend de la haute mer jusqu'aux trois quarts de leur hauteur ; certains sommets semblent recouverts d'une tourbe verdâtre tandis que d'autres paraissent nus, arides et rocailleux, apparemment trop élevés pour les possibilités de la végétation, et ceux de l'intérieur, encore plus lointains et élevés, sont enveloppés de neiges perpétuelles de sorte qu'une vue plus sauvage et romantique est rarement rencontrée.


Sur les versants de ces montagnes, le sol est composé d'un terreau léger et noirâtre de texture molle et spongieuse, constitué manifestement de végétaux décomposés et partout recouvert d'un tapis de mousses qui conserve naturellement une chaleur et une humidité qui dans bien des lieux est plus favorable à la luxuriance de ses produits que la profondeur de la terre. Mais au fond des vallées et sur les basses terres qui par endroits s'étendent au pied des montagnes, le sol est un peu plus épais et mélangé à une terre friable rougeâtre qui permet à une forêt très dense d'arbres et de broussailles de croître et de se nourrir, ce qui ne manquerait pas d'entraver considérablement le développement des cultures si jamais on envisageait la colonisation de cette région lointaine car le défrichage et la préparation du terrain demanderait un travail colossal. En fait, la seule raison que je puisse trouver actuellement pour un tel projet serait la création d'une plantation de lin néo-zélandais qui pousse spontanément ici ou bien de l'espèce de beau bois qui abonde dans ce pays. Mais ces objectifs pourraient sans doute être atteints plus avantageusement dans une partie plus septentrionale de l'île où le climat serait plus propice.
En raison de sa facilité d'accès, le port Facile est le meilleur havre de toute la baie, car il est sûr et grand et entouré de plus de basses terres que toute autre partie. En même temps, il possède l'avantage de fournir avec peu d'effort tous les rafraîchissements offerts par le pays.

Le climat paraît tempéré et sain, bien que souvent exposé à la visite de très forts coups de vent et fréquemment de grosses pluies, conséquences naturelles d'un pays montagneux et boisé. Pendant la dernière partie de notre séjour, le temps fut doux et agréable avec généralement une petite brise marine dans la journée et calme la nuit ; la hausse et la chute du mercure dans le thermomètre  était en moyenne de 62° sur l'échelle Fahrenheit pendant toute la période. Pourtant il peut paraître étrange que dans toutes nos excursions, nous rencontrâmes très peu de plantes en fleurs et seulement deux en graines, dont l'une était celle qui a été nommée le Supple Jack (footnote) aux baies rouges et l'autre apparemment un genévrier aux baies blanches. Manifestement ceci montre que l'été venait seulement de commencer et que l'année ici n'a que deux saisons, l’été et l’hiver, car les arbres et les arbustes sont pour la plupart à feuilles persistantes et montrent très peu de changement dans leur feuillage ou leur verdure naturelle au cours de l'année.
Comme on trouva plusieurs familles habitant ce lieu lors de la visite du capitaine Cook, il peut sembler singulier que nous ne rencontrâmes aucun naturel pendant nos différentes excursions. Or je crains beaucoup que sa libéralité envers eux n'ait été dans une certaine mesure la cause de ce dépeuplement apparent en fournissant un prétexte pour faire la guerre à une tribu plus puissante, avide de posséder les biens qu'il leur laissa ; ceci a très probablement mené à leur destruction totale car, à l'exception des quelques vieilles cases que nous vîmes à et aux alentours du port Facile, nous ne découvrîmes aucune autre trace de cases où que ce fût dans le détroit ; celles-ci avaient tout l'air d'avoir été construites comme abris temporaires et ne portaient aucun signe d'occupation très récente.

 

 

1791
le 22 nov


Le matin du 22, je descendis à terre et tirai un autre paquet d'oiseaux poe que l'on trouva tout aussi bons et goûteux. Le bateau qui pêchait revint aussi avec une bonne prise. Le vent qui était faible et variable s'établit au nord vers deux heures de l'après-midi et nous levâmes l’ancre et sortîmes du port par un passage étroit ; nous embarquâmes les bateaux et mîmes toutes voiles dehors pour sortir de la baie et bien prendre le large avant la tombée de la nuit ; à six heures du soir, nous avions tellement avancé que le cap ouest de la Nouvelle Zélande nous restait à l'est à quatre lieues et, comme nous avions l'intention de doubler la pointe méridionale de l'île, nous fîmes route au sud avec toute la voilure qu'un fort coup de vent du nord-ouest nous permettait. Ce coup de vent continua en forcissant jusqu'à devenir une tempête violente accompagnée de temps sombre et brumeux, de forte pluie et d'une mer tempétueuse avec des vagues qui se brisèrent sans cesse sur le navire et nous maintinrent mouillés et inconfortables toute la nuit.

 

le 23   Le lendemain matin n'apporta point de soulagement à nos espoirs ; au contraire, l'aube fut marqué par un accroissement de la furie de la tempête qui nous avait alors réduits à la voile de misaine et nous avait obligés à fuir devant elle comme seul moyen d'assurer notre sécurité.
A ce moment-là, nous ne fûmes pas peu effrayés d'apprendre subitement qu'il y avait sept pieds d'eau dans la cale. Les pompes à chaine furent immédiatement mises en route pour la première fois depuis notre départ d'Angleterre et tout le monde se tenait prêt à prendre son tour lorsqu'à notre grande satisfaction il fut rapidement constaté que nous en venions à bout et, en peu de temps, toute l'eau avait été pompée.
A mesure que la journée avança, nous découvrîmes que nous étions séparés du Chatham, notre navire de conserve, car du haut du mât nous ne le voyions nulle part à l'horizon.
Dans la matinée, le coup de vent mollit et le temps qui était encore sombre et morose se modéra et nous pûmes de nouveau faire voile. A un moment donné de cette tempête, le baromètre descendit de nouveau jusqu'à 29,20". A onze heures nous aperçûmes la terre à environ cinq lieues à l'est de nous. A ce moment-là, nous étions entourés d'immenses vols de pétrels bleus, de quelques albatros et des pétrels du Cap ; à midi, la latitude observée fut de 40° 6' sud; la terre mentionnée ci-dessus nous restait au nord-quart-nord-est et nous découvrîmes qu'elle était composée d'un groupe d'îles apparemment arides et de roches pointues et isolées, au nombre d'environ sept ou huit, courant approximativement d'est en ouest sur à peu près neuf milles. La plus grande se situe à l'extrémité orientale du groupe et fait peut-être quelques deux lieues de circonférence ; elle est assez haute pour être vue, par temps clair, d'une distance de huit ou neuf lieues. Ces îlots rocheux étant alors considérés comme une nouvelle découverte, on les appela les Snares (footnote: pièges), nom suffisamment approprié à leur situation et à leur aspect tapis et qui, nous l'espérons, incitera tout vaisseau suivant cette route à passer bien au large.
Ils gisent par 40° 3' de latitude sud et 166° 20' de latitude est de Greenwich de sorte que la route du capitaine Cook passa à plus de dix lieues d'eux, ce qui suffit pour expliquer pourquoi il ne les vit pas lorsqu'il doubla cette extrémité de la Nouvelle Zélande. Nous nous en approchâmes à une distance d'environ six milles mais le temps était si brumeux que nous ne pûmes y distinguer aucun signe de végétation et très probablement, d'après leur aspect, il n'y en avait pas, sauf sur le plus grand. Pourtant, ils semblent fournir un refuge sûr et inaccessible aux vastes multitudes d'oiseaux océaniques, de phoques et de pingouins qui nous entourent en ce moment.
L'après-midi, la brise était toujours bonne et le temps sombre et nuageux.  A quatre heures, les Snares nous restaient au nord-30°-ouest à six lieues. A partir de ce moment, nous suivîmes une route à l'est pendant 25 lieues pour eviter le piège des écueils, un banc et des roches submergées qui gisaient au large de la pointe méridionale de la Nouvelle Zélande.

 

le 24   Le 24, nous eûmes de fortes brises d'ouest avec un temps sombre et nuageux et de la pluie. Tôt le matin, comme nous étions bien à l'est des écueils, nous donnâmes route au nord-est pour Otaheite et ce jour-là nous vîmes peu d'oiseaux de quelque espèce que ce fût.  Le lendemain, le vent soufflait du nord-ouest avec un temps modéré et nuageux.  Le matin, nous vîmes une petite perruche qui vola très faiblement autour du navire pendant un certain temps et qui, je le suppose, avait été chassée de la terre par la récente tempête. Nous eûmes aussi des albatros au croupion blanc et quelques pétrels du Cap autour de nous.

 

le 26   Dans la matinée du 26, nous eûmes un long intervalle de calme et pendant le reste de la journée nous eûmes de légères brises variables accompagnées d'averses de pluie et d'un temps sombre et brumeux qui nous empêcha de prendre des observations pour établir notre latitude. 
Le soir, l'aspect du ciel semblait annoncer un nouveau coup de vent qui à neuf heures soufflait très fort et en rafales du nord-ouest. Mais il dura peu et à minuit vira au sud-ouest d'où il continua à souffler en brise faite et forte tout le lendemain. Nous croisâmes des algues les deux jours mais ne vîmes que très peu d'oiseaux de quelque espèce que ce fût. 

 

le 28   Le 28, on vit un oiseau qui volait autour du navire avec un battement d'ailes plus rapide que la plupart des oiseaux océaniques ; il avait environ la taille d'un corbeau et était de couleur brun foncé avec une bande oblique blanche vers le bout de chaque aile : je le pris pour une poule du Port-Egmont. Nous vîmes également des algues et eûmes une bonne brise du nord-ouest avec rafales et un temps sombre et nuageux avec une grosse houle d'ouest. Les deux jours suivants, il souffla une brise assez constante du sud et du sud-ouest, avec un temps nébuleux mais beau et agréable. Nous vîmes d'autres poules du Port-Egmont ces jours-là.

 

Le 1er dec.   Ce jour et le lendemain, le vent souffla assez fraîchement avec rafales du sud-est et un temps couvert. Nous aperçûmes plusieurs baleines et, par-ci par-là, la mer était recouverte d'une sorte d'écume que nous supposions être leur spermaceti. Nous vîmes aussi des albatros et une espèce de pétrel gris et un grand nombre d'oiseaux noirs au ventre blanc, pas tout à fait aussi grands qu'un puffin, que nous n'avions pas encore vus. Nous ne pûmes les identifier car nous n'eûmes pas l'occasion de les examiner. 

 

le 3   Le 3, ayant atteint au nord la latitude de 40° et par 194°00 de longitude est, nous gouvernâmes à l'est pendant les trois jours suivants durant lesquelles une brise assez fraîche souffla des secteurs sud et sud-ouest et, bien que le ciel fût en général couvert avec des nuages sombres, le temps resta beau et agréable. Tous les jours, nous eûmes des albatros et quelques pétrels autour de nous mais pas en grand nombre, mais aucun pétrel du Cap.

le 7   Le 7, nous aperçûmes plusieurs baleines et eûmes de légers souffles de vent variables avec une continuation du même temps doux et agréable. Les deux jours suivants, nous eûmes une légère brise des secteurs nord et nord-est avec laquelle nous fîmes route à l'est par 37,5° de latitude. Nous eûmes en même temps une grosse houle du sud-ouest.

le 10   Le 10, nous eûmes une épaisse brume et de la bruine, le vent resta modéré soufflant toujours du secteur nord-est et avec celui-ci nous poursuivîmes une route à l'est bien que, dans cette direction, nous eussions alors dépassé le méridien de notre port et fussions au moins à 20 degrés de latitude au sud de lui. Comme nous pensions très probable que le Chatham ferait route plus directement sur l'île, nous commençâmes à ne plus douter qu'il atteindrait Otaheite avant nous s'il ne lui arrivait pas d'accident. Le lendemain et le surlendemain, nous eûmes le même temps brumeux avec une pluie fine qui nous priva d'une hauteur méridienne pour déterminer notre latitude. Le deuxième jour, le vent vira tellement à l'ouest que nous pûmes gouverner au nord. Les jours suivants, nous eûmes une longue houle déferlante de sud-ouest, ce qui d'ailleurs fut généralement le cas pendant ce passage et semblerait indiquer que les coups de vent dominants dans ces hautes latitudes du sud sont orientés ainsi.

 

le 13   Dans l'après-midi du 13, un des hommes toucha un marsouin avec son harpon et le hissa à bord. Il mesurait 4 pieds de long et sa bouche, qui avançait longue et étroite comme un bec, faisait 11 pouces. Le corps était épais et rond vers la tête mais très mince et plat vers la queue. Le dos était d'un bleu foncé et le ventre blanchâtre. Il avait 40 dents à chaque mâchoire, régulièrement  implantées et bien acérées. Les yeux étaient très petits et situés près des angles de la bouche, les pupilles de couleur verdâtre. L'évent était situé au sommet de la tête dans une ligne directe au-dessus des yeux. Il avait deux ailerons pectoraux et un dorsal, celui-ci était de forme triangulaire et plus près de la queue que de la tête. La queue était horizontale et de forme similaire.
Il avait une petite seiche, Sepia Octopodia, et des ascaris vivants d'environ 2 pouces de long dans le premier ventricule mais rien dans le second. Il n'avait pas de vésicule biliaire mais, à la place, la bile passait du foie à travers un gros canal hépatique long de deux pouces à l'intérieur d'un solide réservoir cellulaire attaché à l'extérieur du duodénum, qui sembla très grand par rapport aux autres intestins, et ici elle se mélangeait rapidement et directement avec la nourriture en de grandes quantités. Selon l'aperçu hâtif que j'eus de l'intérieur de ce réservoir, il parut ressembler aux robustes columellae musculaires de l'intérieur du cœur et cette structure remplit un rôle similaire en forçant, par de puissantes contractions, une certaine quantité de bile à passer dans le duodénum pour aider le processus de digestion.
Le vent, qui tourna au sud ce jour-là, dispersa complètement la brume de sorte que nous  jouîmes de nouveau, tout ce jour et le lendemain, d'un beau temps clair avec une belle brise constante dont nous profitâmes pour faire route au nord.

 

le 15   Mais, le 15, le vent tourna de nouveau au nord-est et resta assez constant entre nord et nord-est pendant les cinq jours suivants durant lesquels nous continuâmes à tirer des courts bords contre le vent et nous ne gagnâmes guère plus d'un degré de latitude pendant ce temps. La nuit du 10, il y eut des grains avec de très fortes pluies, de gros coups de tonnerre et des éclairs incessants qui, nous l'espérâmes naïvement, amèneraient un changement de vent. Mais nous fûmes déçus car, après, le temps resta instable, sombre et couvert avec de fréquentes ondées et parfois des éclairs. Or le 19, on remarqua que la surface de la mer était très lisse comme si nous étions sous le vent d'une terre quelconque située au nord-est de nous et bien que nous eussions de nouveau une houle importante le lendemain, l'idee que nous étions proche d'une terre fut quelque peu renforcée par la vue près du navire d'une petite espèce de sterne blanche que nous n'avions vue nulle part pendant notre voyage.

 

le 21   Le lendemain soir, le vent vira au sud et avec cette brise favorable nous fîmes alors route au nord ; au cours de la journée, nous aperçûmes des pailles-en-queue et un certain nombre des sternes mentionnées ci-dessus. Dans le crépuscule du soir, 7 ou 8 d'entre elles s'approchèrent du navire plusieurs fois en essayant de se poser jusqu'à ce que le mouvement du vaisseau les détournât de leur objectif, preuve que ces oiseaux avaient l'habitude de se percher la nuit, donc en conséquence nous ne pouvions pas être bien loin de la terre.

 

le 22   Tôt le matin du 22, on découvrit la terre gisant nord-est-quart-nord à environ seize lieues; à cette distance, elle semblait composée de deux petits monticules avec un rocher pentu, un peu isolé, vers le sud-est qui ressemblaient un peu à un vaisseau sous voiles. Nous fîmes route sur cette terre pour en avoir une meilleure vue et croisâmes en plusieurs endroits des algues flottant à la surface de l'eau, qui s'averèrent être une espèce du Fucus natans. Nous vîmes également des sternes et des pailles-en-queue (Phaeton melanarhynahos) mais ils étaient très peu nombreux et toute la tribu d'albatros et de pétrels nous avait totalement désertés depuis quelques jours. Dans la matinée, le ciel se dégagea, redevint serein et nous offrit une excellente occasion de faire des observations lunaires, ce que nous ne négligeâmes pas ; la moyenne de celles-ci rapportée sur l'île donne 215° 57' de longitude est de Greenwich et sa latitude déduite de la hauteur méridienne du soleil à midi est de 27° 36' Sud.
A midi, nous étions à moins de 6 lieues de l'île et à mesure que nous nous en approchions elle présenta un aspect très sauvage car le rivage du côté occidental s'élevait ici et là en de hautes falaises et précipices, nus et perpendiculaires, qui, par endroits, surplombaient leur base et paraissaient composés de strates horizontales ; leurs sommets présentaient des rochers pointus et des éclats déchiquetés, irrégulièrement empilés et formant des crêtes cassées et de profonds abîmes à travers toute l'île qui semblait faire 6 ou 7 lieues de circonférence et être un peu plus élevée vers les extrémités nord et sud qu'au milieu. On aperçut quelques roches isolées près du rivage en plusieurs endroits. L'extrémité méridionale était d'une élévation suffisante pour être vue d'une distance de 15 lieues et sa forme ressemblait à la demie section perpendiculaire d'un cône. On aperçut d'autres aspects de l'île, comme des lieux fortifiés au sommet même de certaines des montagnes très élevées; à un moment, nous pouvions en voir cinq et chacun ressemblait un peu à un grand clocher ceint, à une courte distance, d'un haut mur de pierre ou de tourbe. 
Vers 3 heures de l'après-midi, on vit plusieurs pirogues quitter le rivage, ce qui nous persuada que cette île, d'aspect morne, était habitée et nous commençâmes à penser que ces forts étaient sans doute ce que leur apparence nous avait tout d'abord suggéré: des lieux de défense.
En arrivant à moins d'une lieue du rivage, nous mîmes en panne à la hauteur d'une petite baie au nord-ouest de l'île pour que les pirogues pussent nous rejoindre ; là où nous étions, nous ne trouvâmes pas de fond avec cent huit brasses de ligne mais il restait cependant probable que nous pussions mouiller près de la côte car il n'y avait pas de récif ou d'autres obstacles apparents et le rivage autour de la baie paraissait sablonneux et était balayé par un ressac très modéré.
Au début, nous eûmes beaucoup de mal à faire accoster une pirogue malgré tous les signes et les invitations amicaux que nous pûmes imaginer : les naturels parurent excessivement méfiants et craintifs et gardèrent leurs distances, nous contemplant avec ce qui semblait être de l'admiration et de l'étonnement. L'unique réponse qu'ils donnèrent à nos sollicitations était d'indiquer, de temps à autre, la plage avec leurs pagaies comme s'ils voulaient que nous nous en rapprochions ou que nous débarquions. Finalement, une des pirogues se risqua si près du navire qu'une poignée de grains de verre et quelques clous en fer furent jetés dedans, ce qui parut tout de suite apaiser leurs appréhensions et les motiva davantage que toutes les autres méthodes  employées, si bien que, après un peu plus de persuasion, l'un deux monta à bord et fut rapidement suivi par plusieurs autres ; la nouveauté de tout ce qu'ils virent leur frappa tellement qu'ils furent incapables de garder un instant leurs yeux ou leurs esprits fixés sur le même objet. Ils se promenèrent sur le vaisseau en nous prêtant peu d'attention et en essayant de s'approprier tout ce qu'ils pouvaient saisir, surtout le fer, un métal qu'ils voulaient plus que tout autre chose, de sorte qu'il fallut souvent les empêcher de vive force de nous piller aussi ouvertement car ils n'acceptaient pas autrement de rendre le butin qu'ils avaient ainsi illicitement acquis. Les cabillots d'amarrage sur le gaillard d'arrière, les crocs et les œils autour des canons et du gréement et tout ce qu'il y avait autour de la forge surtout attirèrent leurs regards et leurs mains à l'affût, qui bougeaient sans cesse avec la plus grande rapidité. L'un deux, en voyant une ancre sur le gaillard d'avant, tenta de la soulever avec la même force qu'il aurait employée pour un morceau de bois de charpente d'une taille égale et parut fort surpris quand il ne put la bouger; il regarda autour pour trouver où elle était attachée au pont. Un autre, en apercevant son reflet dans un grand miroir dans la cabine, se mit à pousser des cris perçants et à danser et à gambader devant lui pendant plusieurs minutes ; en voyant ses actions si bien imitées qu'il ne put par aucun moyen faire mieux que son imitateur, il s'approcha du miroir pour lui asséner un coup qui, si sa main n'avait pas été retenue, aurait fait tomber instantanément toute la structure. Mais ensuite, lorsqu’il tâta calmement le verre et découvrit une surface lisse et solide, il essaya alors de passer la main derrière, s'imaginant sans doute que le pitre devait se tenir de l'autre côté.
Leur attention et leur curiosité étaient si absorbées par tout ce qu'ils voyaient et ils étaient ainsi tellement occupés pendant leur temps à bord que nous eûmes beaucoup de difficulté à leur faire compter jusqu'à dix dans leur langue ; ces mots correspondaient exactement à ceux d'Otaheite, et certains autres qu'ils répétèrent nous convainquirent qu'ils parlaient un dialecte de la même langue, mais tellement modifié en raison de leur situation locale que même Tooworero comprenait très peu de ce qui était dit. Ceci étant le cas, je crois qu'Oparoo n'est peut-être pas le vrai nom de l'île, bien que ce fût souvent leur réponse à nos questions à ce sujet et fût donc adopté.
Ces naturels sont de taille moyenne, robustes et généralement bien proportionnés et, quoique de teint brun foncé, leurs traits changeaient à tout instant paraissant doux, ouverts et pleins de vivacité. Ils semblaient d'humeur égale et accommodante, du moins n'étaient-ils pas facilement irrités par les petites déceptions qu'ils pouvaient rencontrer à bord. Ils se laisssent pousser une longue barbe mais leurs cheveux, qui sont naturellement raides, sont coupés courts dans la nuque et les lobes de leurs oreilles perforés bien que nous ne leur vîssions porter aucun ornement dedans, à part les clous que nous leurs donnâmes. Aucun de nos visiteurs n'avait le moindre tatouage et cette déviation par rapport à une coutume tellement généralisée chez les naturels de cet océan mérite peut-être d’être notée.
Pour tout vêtement, ils portaient une étroite bande d'étoffe, faite de l'écorce d'un arbre, qui passaient autour de la taille et entre les jambes ; cette étoffe semblait être une denrée rare chez eux car beaucoup n'en avaient pas assez pour couvrir leur nudité. Il était cependant manifeste qu'ils portaient généralement quelque chose à cette intention car certains avaient des touffes de feuilles d'une espèce de Dracena suspendues à une ceinture autour de la taille.
Leurs pirogues, auxquelles étaient attachés des balanciers, étaient petites et étroites mais bien faites, montant un peu à chaque extrémité pour former une pointe aiguë. Elles étaient semblables à la plupart des pirogues de cet océan. Ils avaient aussi des pirogues doubles à voiles construites de la même façon et, bien que nous n'aperçussions aucun bois ni bois d'œuvre sur l'île d'une taille suffisante pour en faire leurs pirogues, elles ne semblaient pas être un objet rare chez les naturels car, à un moment, nous ne comptâmes pas moins de trente pirogues autour du navire et entre nous et le rivage ; huit ou neuf d'entre elles étaient des doubles dont chacune transportait plus de 20 hommes et peu des pirogues simples avaient moins de cinq hommes à bord, beaucoup en avaient plus. Nous estimâmes en conséquence que le nombre de personnes qui quitta cette baie en pirogues était d'environ 300. Comme on ne vit pas de femmes ni de très vieilles personnes parmi eux, je pense qu'on peut en toute confiance déduire qu'ils ne représentaient pas un cinquième des habitants de cette petite vallée qui atteindraient donc plus de 1500. Mais je n'en conclurais pas que l'île est tres densément peuplée ; les environs de cette baie contiennent peut-être la moitié du de la population totale.
Hormis quelques petits poissons attrapés, aucune de ces pirogues n'apporta des rafraîchissements de quelque sorte que ce fût : ni cochons ni volailles ni légumes si bien que nous restons dans une ignorance totale des produits de cette île ou des rafraîchissements qui, en cas de nécessité et à l'avenir, pourraient y être trouvés. Pourtant, je dois l'admettre, une certaine connaissance de ces détails, que l'on aurait pu si facilement acquérir, pourrait s'avérer très satisfaisante et peut-être d'une grande utilité pour les futurs navigateurs traversant ce vaste océan.
La vallée entourant le fond de la baie est assez agréable comparée à d'autres endroits de l'île car elle est parsemée de buissons parmi lesquels nous aperçûmes les habitations des naturels et quelques petites signes de culture. Les montagnes derrière et du côté sud semblaient revêtues d'un peu de verdure et, ici et là, boisées de quelques arbres rabougris surtout dans les creux entre les montagnes, mais ils ne paraissaient pas très grands. Vers l'extrémité nord, les montagnes sont moins déchiquetées et rocailleuses mais s'élèvent en surface lisse recouverte d'herbe et dépourvue de tout arbre ou buisson. Nous ne vîmes aucun cocotier où que ce fût sur l'île.
Nous ne croyons pas improbable qu'il y ait une autre terre près de celle-ci, soit à l'est ou au sud-est et, quoique nous n'en vissions aucune, il y a deux faits déjà mentionnés qui dans une certaine mesure favorisent cette conjecture. Le premier concerne ces lieux observés au sommet des montagnes que, d'après leur situation et leur aspect, nous ne pûmes considérer autrement que comme des lieux de défense destinés sans doute à fournir aux habitants un refuge et une protection plus sûrs quand leur pays est envahi par quelque tribu voisine. L'autre est que, comme nous ne vîmes aucun bois ni bois d'œuvre sur l'île susceptible de fournir et de maintenir un tel nombre de belles pirogues, il est donc fort probable qu'elles proviennent, la plupart du moins, de quelque autre endroit.
C'est tout ce que j'ai à dire concernant cette petite île que nous appelons maintenant Oparoo. A cinq heures de l'après-midi, nous éventâmes les voiles et fîmes de nouveau route au nord.

 

le 23   Le matin du 23, Oparoo était toujours en vue gisant sud-est-quart-sud à environ 17 lieues derrière nous. Ce jour-là et le lendemain, nous eûmes une bonne brise du secteur sud-est mais variable d'un endroit à l'autre. 

 

le 25   Le vent soufflait de l'est le matin du 25, avec des grains accompagnés de pluie ; le reste de la journée, il venta frais avec un temps couvert et instable de sorte qu'il ne fut pas jugé prudent de faire route toute la nuit car nous étions proches de la position de Gloucester Island ; nous mîmes donc en panne et fîmes de nouveau voile le lendemain matin quand nous eûmes le même vent et un temps sombre avec grains, accompagné de fortes pluies et d'une mer agitée.

le 27   Dans la nuit précédant le 27, le vent vira de nouveau au secteur sud-est de sorte que nous dûmes le combattre et, le lendemain, affronter un temps imprévisible et un vent contraire qui parfois souffla très frais avec rafales.

le 29   Tôt le 29, nous passâmes devant Osnaburg Island, que nous aperçûmes à l'est à une distance d'environ 9 ou 10 lieues, avec une bonne brise qui vers midi nous amena en vue de la  extrémité méridionale d'Otaheite située à l'ouest-sud-ouest ; mais dans l'après-midi, comme il y avait peu de vent, notre progression ne correspondait point au rythme de nos désirs car le fait de nous approcher du lieu de rendez-vous aiguisait notre inquiétude par rapport au sort de notre navire de conserve et notre envie de goûter aux rafraîchissements que cette île fertile fournit si abondamment à un peuple bienheureux dont la douce disposition et la simplicité de manières leur ont valu l'affection de voyageurs précédents. Le soir, nous aperçûmes l'extrême nord de l'île mais, estimant que nous ne pourrions pas l'atteindre avant  l'obscurité, nous tirâmes des bords pendant  la nuit.

le 30   Dans la soirée du 30, nous mîmes de nouveau le cap sur la pointe Vénus avec une  brise légère et lorsque nous fûmes près de terre trois hommes quittèrent le rivage en pirogue pour venir à notre rencontre avec des cochons. Ils nous en tendirent d'abord un très petit avec une branche verte en guise d'offrande de paix et, ensuite, deux autres petits en tant que présents pour le capitaine. Ces gens nous apprirent qu'un vaisseau à deux mâts était à l'ancre dans la baie de Matavai et nous ne doutâmes pas que ce fût notre navire de conserve. Lorsque nous y mouillâmes vers midi, nous trouvâmes que, conformément à nos espoirs, le Chatham était arrivé depuis quatre jours et que, à notre grande satisfaction, tout le monde était en bonne santé. Son commandant, le lieutenant Broughton, monta à bord avant que nous n’eussions jeté l'ancre et nous raconta que la nuit où nous nous étions séparés, ils avaient continué de nous suivre jusqu'à ce que une mer violente se brisât sur leur poupe et fît voler en éclats leur petit canot, ce qui les obligea à mettre en panne pour protéger le vaisseau en attendant que la tempête se fût quelque peu calmée ; nous nous étions mis en sûreté en fuyant devant le coup de vent, ce qui explique facilement notre séparation. Mais le lendemain après-midi, dit-il, un danger encore plus grand se présenta car, en découvrant ces mornes roches que nous appelâmes les Snares, ils étaient positionnés de telle sorte qu'ils furent obligés d'emprunter un étroit chenal passant en plein milieu d'elles. Ayant ainsi, par bonheur, échappé au naufrage, ils poursuivirent leur route vers cette île et, ce faisant, découvrirent ce qu'ils nommèrent les îles Chatham en l'honneur du Ministre de la Marine. Ils en longèrent le côté nord et fîrent le relevé topographique de la côte sur 10 ou 12 lieues, situant l'extrémité septentrionale par 43° 49' de latitude sud et 183° 40' de longitude est de Greenwich.  Ils mouillèrent dans une baie où le commandant et certains officiers débarquèrent et prirent possession de la terre au nom de sa Majesté britannique. Mais leurs efforts les plus amicaux, à l'aide de présents ou autrement, s'avérèrent inefficaces pour établir des relations d'amitié avec les naturels.
Deux jours avant notre arrivée ici, ils vécurent un déluge de pluie accompagné de tonnerre et d'éclairs tel qu'aucun d'entre eux ne se souvînt d'en avoir vu auparavant; la rivière de Matavai rompit ses hautes rives, l'impétuosité du torrent charriant une immense quantité d'arbres arrachés par les racines qui jonchent maintenant la baie.  Le cotre du Chatham se remplit d'eau et coula le long du navire pendant la nuit et ses mâts, voiles et rames furent emportés par la mer ; le ressac était tellement fort qu'ils ne purent débarquer jusqu'au soir précédant notre arrivée quand le temps mollit et se radoucit.
Aucun membre de la famille royale n'avait encore rendu visite au lieutenant Broughton ; en fait, il pensait qu'ils se trouvaient tous à Eimeo à l'exception du jeune Otoo qui, le matin, lui avait envoyé un message demandant à le voir à terre. Une fois le Discovery à l'ancre, le capitaine Vancouver, le lieutenant Broughton, M. Whidbey, deux chefs et moi-même descendîmes à terre afin de le rencontrer. Nous débarquâmes à la pointe Vénus et n'avions fait que quelques pas lorsque nous fûmes accueillis par les offrandes de paix habituelles, un petit cochon et une branche verte. En présentant ceux-ci au capitaine Vancouver, l'homme s'accroupit et répéta quelques courtes phrases auxquelles Mooree, un des chefs qui nous accompagnaient, répondit de notre part. Ensuite, on nous fit traverser la brèche que la rivière avait récemment faite à travers la plage pour nous conduire un peu plus loin où nous trouvâmes le jeune prince monté sur les épaules d'un homme et vêtu d'une robe ornée de plumes qui formaient une collerette autour de son cou, ce qui n'était pas du tout inélégant. Les naturels étaient disposés à droite et à gauche de lui, laissant un espace libre pour notre approche. A quelques mètres du prince, un homme qui se tenait près de lui nous arrêta et nous adressa une courte allocution. Moree y répondit de notre part par un discours très long et, ensuite, il divisa le présent apporté par M. Broughton, et qui était fort important, en quatre parts égales et chacun de nous, après avoir été abondamment enveloppé d'étoffe indigène, porta séparément ses présents et les posa sur une natte près du jeune prince. Nous fûmes ensuite admis à une réunion durant laquelle il nous pria avec beaucoup d’empressement d'envoyer un bateau à Eimeo pour son père. Nous ne comprîmes pas pourquoi il ne pouvait revenir dans sa propre pirogue mais comme de nombreux chefs insistèrent tout autant et que le capitaine Vancouver considérait sa présence pendant notre séjour d'une grande importance, nous promîmes d'accéder à sa demande le lendemain; en même temps, nous lui demandâmes la permission de dresser nos tentes sur un terrain près de la pointe.  Il accepta sans hésitation.
Ce jeune prince semble avoir une dizaine d'années et, si l'on peut se risquer à le prédire à un si jeune âge, il paraît posséder des talents qui, une fois mûris par l'âge et l'expérience, ne manqueront pas de le qualifier hautement pour le poste élevé auquel sa naissance le destine. Il a un air ferme et gracieux, son comportement est affable et aisé et ses traits agréables et réguliers quoique parfois assombris par une certaine austérité qui lui permet déjà d'obtenir l'obéissance immédiate à sa volonté chez ce peuple doux.
Cette rencontre terminée, le capitaine Vancouver décida de l'endroit où les tentes devaient être dressées et, à son retour au bateau, trouva un gros cochon envoyé par Otoo qui fut apporté à bord avec un autre qui me fut offert par Mooree; en accostant, nous découvrîmes un grand rassemblement de naturels et un marché déjà établi pour les différents rafraîchissements. Le capitaine Vancouver me demanda alors d'accompagner un officier à Eimeo le lendemain pour chercher le roi et j'acceptai volontiers.

 

Le 31, j'accompagnai le lieutenant Mudge et M. Collet, le canonnier, à Eimeo à bord du grand canot ; Motooara, le chef de Huaheine, un homme très robuste et intelligent, vint avec nous en tant que guide. Lorsque nous appareillâmes du navire, les naturels qui s'étaient rassemblés très nombreux le long de son flanc nous applaudirent longuement et le rivage résonna du nom de leur roi, ce qui prouve bien leur grande affection et vénération pour un homme dont le doux règne leur apporte depuis si longtemps l'aisance et le bonheur.
Nous fîmes alors route pour Eimeo et, après avoir passé l'entrée du havre où le capitaine Cook jeta l'ancre, nous nous engageâmes rapidement dans un passage très difficile dans le récif sous la seule conduite de notre guide et nous doublâmes l'extrémité septentrionale à l'intérieur de plusieurs îlots ; de là nous prolongeâmes la côte occidentale sur environ quatre milles jusqu'à un lieu appelé Wharreree où nous arrivâmes vers deux heures de l'après-midi. Ici nous mouillâmes notre grappin et envoyâmes un message à Otoo car nous n'étions pas autorisés à débarquer avant qu’il ne vînt nous chercher, ce qu'il fit environ une heure plus tard avec le reste de la famille royale suivi d'un groupe important de naturels.
Après avoir étalé plusieurs ballots d'étoffe sur la plage en face de nous, on nous invita à débarquer et Otoo lui-même nous reçut à bras ouverts et nous étreignit individuellement avec cette cordialité amicale qui depuis toujours marque son caractère et son attachement à la nation britannique. Il nous présenta ensuite à la reine et à deux autres dames et à un chef malade qui était couché sur une litière près de lui. Après ces salutations, il nous enveloppa de sa propre main dans une telle quantité d'étoffe que nous pouvions à peine bouger. C'est dans cette situation que nous lui fîmes nos présents qui consistaient seulement en deux haches, quelques couteaux, des ciseaux, des miroirs et quelques grains de verre. Nous demandâmes alors à Otoo quand est-ce qu'il serait prêt pour nous accompagner à Matavai ; il répondit le lendemain matin et ayant obtenu du bateau, sur sa propre demande, une bouteille de vin et des biscuits de mer, il s'assit pour les consommer avec une grande délectation et, en portant la première gorgée à la bouche, il but à la santé du roi Georges et à Britanee ; pendant qu'il finissait le reste de la bouteille, il nous posa de nombreuses questions avisées : comme le nom des deux vaisseaux et de leurs commandants, depuis combien de temps ils étaient partis de Britanee, avaient-ils fait escale à la Nouvelle Hollande et où allaient-ils après avoir quitté Otaheite.
Ensuite, il demanda si M. Webber se trouvait à bord ou quelqu'un d'autre à sa place et lorsque la réponse fut négative, il expliqua sa préoccupation en disant qu'il avait très envie d'envoyer le portrait de ses fils au roi de (Britanee).  Il demanda si Bane vivait toujours (il voulait dire Sir Joseph Banks) et s'il reviendrait visiter Otaheite.
Comme M. Collet accompagnait le capitaine Cook lors de son dernier voyage, il se souvînt de lui dès qu'il débarqua et lui demanda des nouvelles de plusieurs de ses vieilles connaissances et surtout, il posa des questions sur la mort du capitaine Cook dont il semblait regretter le sort avec une réelle douleur. Pendant cette dernière conversation, nous l'appelâmes constamment par le nom d'Otoo mais il saisit alors une occasion pour nous corriger en nous disant que son fils, qui était maintenant roi d'Otaheite, avait hérité du nom Otoo et que lui, il avait adopté celui de Pomarre, nom par lequel nous devions l'appeler dorénavant.
Ensuite, Pomarre nous emmena un peu à l'écart du groupe pour voir son père, le vieux Whapai, un chef bien connu lors de la deuxième et troisième visite de Cook à ces îles. Nous le trouvâmes assis sur une natte ; quand nous lui offrîmes quelques petites babioles, à peine les avait-il prises qu'elles lui furent arrachées des mains par la foule qui se les disputa en semblant le considérer comme sa proie commune. Il paraissait avoir vu au moins quatre-vingts révolutions des saisons. Il a la barbe et les cheveux tout argentés de vieillesse, pourtant il marche tout aussi droit et, apparemment, avec autant de facilité et de fermeté que son fils.
Nous marchâmes le long de la plage, suivis du chef malade porté sur sa litière et une grande affluence de naturels, jusqu'à une maison située un peu plus loin où l'on avait préparé le dîner pour nous et l'équipage du bateau et où nous restâmes toute la nuit avec la famille des nobles. Pendant ce temps, ils allèrent chacun à son tour voir le chef malade (Romee) qu'ils traitèrent tous avec tant de soin et de tendresse que je fus amené à demander plus de détails sur son histoire; j'appris qu'il était le eareo rahie no Morea, c'est-à-dire le roi de Morea qui est un autre nom de cette île, que lui et Pomarre sont beaux-frères réciproquement, car ils échangèrent leurs sœurs en mariage, et que son nom était Motooaro-mahora. Bien que celui-ci fût changé quand il devint le souverain de cette île à la mort de Maheine, il ne fait aucun doute qu'il s'agit du même chef qui possédait ce district à l'époque du capitaine Cook car, pendant son expédition à travers l'île à la recherche des chèvres volées, ce fut ici que le capitaine Cook rencontra ses bateaux et cessa de commettre d'autres déprédations, sachant que ce chef et ses cinq sujets étaient des amis du roi otaheitien ; jusqu'à quel point il avait raison a été prouvé quand la sœur aînée de ce chef devint peu après reine d'Otaheite et la mère de l'actuelle famille royale. La sœur cadette de Pomarre fut donnée en mariage à ce chef à peu près à la même époque et elle est maintenant reine de cette île, de sorte que leur amitié a des bases les plus solides ; pour la cimenter encore plus, Pomarre a récemment pris comme femme une autre sœur de Motooaro-mahora appelée Whaerede si bien qu'il vit à présent avec les deux sœurs et est très attaché à la cadette mais n'a pas d'enfants d'elle. En fait, je soupçonne que les coutumes cruelles du pays ne les permettraient pas de vivre.
Pendant notre promenade le long du rivage, nous remarquâmes des bouses de bovins à viande en plusieurs endroits et lorsque nous posâmes des questions sur les animaux eux-mêmes, les naturels nous répondirent qu'il y avait quatre vaches et un taureau; nous comprîmes qu'ils étaient tout ce qui restait de l'espèce laissée par le capitaine Cook à Otaheite en 1777 et qui était rapidement devenue le bien de Maheine, roi de cette île, lors d'une descente victorieuse sur l'île d'Otaheite. Ils sont restés ici depuis et sont considérés comme la propriété de Motooaro-mahora, successeur de Maheine. Les naturels les appellent bora toora et disent qu'ils sont très sauvages et que c'est pour cela que nous ne les voyions pas, mais ce qui était le plus à regretter était que le taureau avait perdu ses capacités d'une façon ou d'une autre. Il n'y donc pas de possibilité que la race augmente davantage.

 

1792
le 1er janvier


Le 1er janvier 1792.   Ce matin, nous proposâmes à Pomarre de partir assez tôt pour que l'équipage pût accomplir la tâche fatigante de traverser à la rame de manière plus confortable avant que la lourde chaleur de la journée ne s'installât. Il dit qu'il n'avait pas d'objection et que, en plus de lui et de ses deux femmes, Motooaro-mahora et sa femme et le chef de Huaheine allaient venir avec nous. A cette occasion, nous lui fîmes remarquer que le bateau ne pouvait transporter autant de personnes sans beaucoup gêner les rameurs et, surtout, que le chef malade ne pouvait être installé confortablement sans nous priver de l'utilisation de plusieurs rames. Il répondit qu'il ne pouvait partir avec nous si nous ne prenions pas aussi ses amis et, en voyant qu'il y était fermement résolu, nous comprîmes pourquoi on avait demandé avec tant d'insistance que le bateau vienne le chercher. Nous proposâmes donc que le chef malade fût couché sur le banc arrière du bateau, accompagné du roi et du chef de Huaheine, et que les trois dames nous suivissent dans une pirogue puisque nous ne pouvions les loger convenablement dans le bateau. Ceci fut facilement accepté et, une fois le chef malade installé dans le bateau, les trois dames vinrent prendre affectueusement congé de lui et promirent d'être à Otaheite avec nous le lendemain.
Après avoir appareillé, nous prolongeâmes à la rame la côte occidentale pour doubler la pointe sud-ouest de l'île et nous rencontrâmes en route la mère de Pomarre, Opeereeroa, qui quitta le rivage à notre rencontre à bord d'une pirogue double avec un présent d'étoffe. En s'approchant du bateau, elle fondit en larmes et sembla inconsolable le temps qu'elle resta le long du bord, prononçant fréquemment le nom du capitaine Cook, ce qui suffisait pour montrer la sincérité de son affection et la tendresse qu’elle éprouvait à l’égard de la mémoire d'un homme dont tout le comportement fut motivé par le bien de l'humanité en général et, dans la dernière partie de sa vie, par celui de ces îles bienheureuses en particulier. Nous lui fîmes quelques petits présents et regrettâmes beaucoup de ne pas avoir la possibilité d'être plus généreux et, après avoir pris congé de cette vénérable dame dont la beauté et l'apparence seules commanderaient le respect, nous fîmes route pour Otaheite.
Pendant la traversée, comme nous étions en compagnie du chef de Huaheine, je me renseignai sur Omai qu'on avait laissé sur cette île; il m'apprit qu'il n'avait pas été importuné du tout après le départ du capitaine Cook, qu'au contraire des gens de tous rangs l'entourèrent de leur aide et le respectèrent beaucoup pour son grand savoir et ses observations qu'il prenait souvent grand plaisir à communiquer: il racontait au cours de grands rasssemblements de ses compatriotes de jolies histoires sur ce qu'il avait vu et entendu concernant les moeurs et les coutumes d'autres nations et pays. Etonnés et admiratifs, ils étaient fascinés et avaient de l'affection et de l'estime pour lui. Bref, ils parurent le vénérer comme un personnage qui avait voyagé loin, avait beaucoup vu et avait tiré profit des observations qu'il avait faites des différents pays visités.
Lui et ses fidèles compagnons, les garçons néo-zélandais, moururent d'une maladie appelée ici assa no peppe qui provoque des tumeurs et des douleurs au niveau de la gorge et, dit-on, fut apportée dans ces îles par un vaisseau espagnol en l'an 1773.  Bien que j'eusse bien voulu voir les symptômes et l'aspect de cette maladie dont on dit qu'elle fit des ravages parmi les naturels, je dois pourtant avouer que je fus tout aussi content de trouver qu'elle est maintenant très rare car je ne vis pas un seul cas au cours de toutes mes excursions pendant notre escale à Otaheite.
Je compris aussi que la maison anglaise d'Omai existe toujours à son emplacement d'origine, ayant été préservée par une plus grande qu'on a construite par-dessus à la manière du pays, comme le capitaine Cook l'avait recommandé; celle-ci, avec sa plantation et son cheval (qui est le seul qui reste de sa race), appartient maintenant à ce chef et est devenu sa propriété en tant que roi de l'île, conformément à la coutume du pays, au décès de son propriétaire.
Vers 9 heures du soir, nous arrivâmes à la résidence de Pomarre à Oparre après avoir longé la côte à la rame pendant environ 8 milles tellement nous fûmes portés sous le vent par des vents et des courants contraires. En débarquant, Pomarre donna l'ordre de nous servir une abondance de victuailles et nous soupâmes tous de bon appétit avant de nous retirer nous coucher. Les trois chefs préférèrent dormir dans le bateau avec deux matelots et le reste de l'équipage se trouva des lits plus à leur goût à terre.
Pomarre prétend toujours à cette marque de son ancienne dignité qui consiste à ne pas se nourrir lui-même; nous eûmes alors un cas où il s'abstint toute une journée de manger ou de boire parce que il n'y avait pas à bord du bateau la bonne personne pour le nourrir bien que nous eussions proposé fréquemment d'accomplir ce rôle servile qu'il refusa toujours avec modestie.

le 2   Comme il nous restait huit milles à faire à la rame, nous rembarquâmes le 2 janvier à la pointe du jour avec, dans notre groupe, un homme de plus qui s'assit devant, à la proue de notre bateau, tenant un petit cochon et une branche verte à la main. Nous pensâmes qu'il s'agissait d'une offrande de paix pour l'arrivée au navire, mais nous ne tardâmes pas à nous rendre compte de notre erreur car, en se trouvant en face d'un morai nommé Tepootapooatoa, Pomarre voulut débarquer et nous demanda de le suivre parce qu'il allait ici, dit-il, faire une offrande à l'eatooa ou divinité.
En arrivant au morai, nous trouvâmes plusieurs naturels déjà rassemblés.  Le jeune roi avait pris place devant l'autel, juché sur les épaules d'un homme ; près de lui, un autre portait un gros ballot rectangulaire d'étoffe blanche. A moins de neuf ou dix pas de ces personnes, nous fîmes halte. Pomarre reçut alors, à leur arrivée, les compliments de plusieurs chefs qui semblaient rivaliser entre eux pour exprimer leur joie de le voir et, à cette occasion, aucun ne vint les mains vides ; mais pendant tout ce temps, je ne le vis pas échanger un seul mot avec son fils.
La cérémonie commença alors ; la première partie consista en un discours pour Pomarre de la part d'un chef assis près d'Otoo, qui lui envoya séparément, à différents moments de son  harangue, plusieurs petits et gros cochons, deux chiens, une volaille et une touffe de plumes rouges que nous supposâmes être les présents des différents chefs, ainsi consacrés au fur et à mesure qu'ils lui étaient offerts. Mais il ne toucha à aucun et ils furent emportés dès la présentation. Ensuite, deux prêtres s'assirent par terre près de nous et l'un d'eux commença à adresser au côté opposé une longue harangue, ou prière, dictée de temps à autre par Pomarre.  Dans cette oraison, le prêtre changea souvent de voix, passant d'un ton lent et solennel à un ton rapide et grinçant où il fut parfois rejoint par l'autre prêtre. A la fin, un petit cochon fut envoyé au roi. C'était la victime à sacrifier en cette occasion et comme le nom de notre ami malade, Motooaro-mahora earee rahie no Morea, fut fréquemment mentionné dans cette prière, nous supposâmes qu'elle était peut-être une supplication à la divinité pour qu'elle prolongeât sa vie.      
Le cochon fut alors emmené au fond du morai suivi du prêtre et d'Otoo, Pomarre s'asseyant pour parler avec les chefs. Nous obtînmes sa permission de suivre Otoo et de voir le reste de la cérémonie. Le cochon fut tout de suite étranglé, nettoyé et à moitié rôti sur des pierres chaudes et ensuite apporté devant un petit autel sur lequel était placé un ballot d'étoffe blanche; ici Otoo était présent et un prêtre accroupi près de l'autel prononça une courte prière d'une voix rapide et aigue en terminant sur un cri perçant. Dans cette dévotion, il fut accompagné de temps à autre par deux tambours. La victime fut ensuite posée sur un whatta, ou plate-forme, qui ployait déjà sous une charge puante de sacrifices semblables.
Ce morai semblait être un lieu de culte important si l'on peut juger d'après le nombre de crânes humains qui jonchaient le sol près de l'autel et qui, nous dit-on, avaient été offerts en sacrifice à la divinité à différents moments et d'après l'immense quantité d'animaux et de végétaux placés sur les différents whatta en train de se décomposer en pourrissant. Ayant satisfait notre curiosité et n'ayant rien observé d'autre que ce que des voyageurs précédents avaient décrit, nous partîmes pour le navire mais rien ne put persuader le jeune roi de nous accompagner malgré notre grande insistance.
A notre approche du Discovery, Pomarre fut salué de quatre salves de canon et à son arrivée à bord, le Chatham l'honora d'un nombre égal au milieu de cris incessants d'approbation et de joie qui s'élevèrent de toutes les pirogues dans la baie. Le soir, les trois dames arrivèrent d'Eimeo et Pomarre, se trouvant confortablement installé, resta à bord avec ses amis toute la nuit.
Motooaro-mahora resta dans le bateau du moment de notre départ d'Eimeo jusqu'à ce qu'il fût hissé à bord du Discovery ; il en supporta le mouvement fatigant bien mieux que nous ne l'aurions pensé, car nous craignions vraiment qu'il ne meure pendant le passage.  Il était tellement émacié par une atrophie générale qu'il paraissait n'être qu'un squelette animé ; pourtant, il supportait la perspective de son destin tout proche et de sa longue maladie avec une patience et une résignation bienséantes. Pomarre était remarquablement prévenant auprès de lui, quittant rarement son chevet; il lui prodigua tous les soins et le confort possibles en accomplissant les offices les plus serviles pour son ami mourant.
Ce jour-là, les tentes et l'observatoire furent envoyés à terre et dressés à l'endroit désigné lors de notre premier débarquement et, pour leur assurer plus de sécurité, trois pièces d'artillerie furent montées sur leurs affûts et orientées dans différentes directions. Le lieutenant Puget, qui commandait le détachement à terre pendant notre séjour, accomplit son devoir très activement et, selon lui, le comportement amical des naturels lui fut d'une grande aide ; de leur propre gré, ils transportèrent les différents articles du bateau jusqu'au lieu de campement avec un degré d'honnêtete qui dépassa nos attentes et nous fit grandement espérer des relations d'amitié.

 

le 3   Le 3, les chronomètres des deux vaisseaux furent débarqués et M. Whidbey, le capitaine du Discovery, assisté par M. Ballard, commença une série d'observations pour vérifier leurs vitesses.   Une autre grande tente fut aussi dressée à terre pour protéger les charpentiers occupés à diverses tâches, en particulier à la construction d'un petit bateau pour le Chatham, de la cuisante chaleur des rayons verticaux du soleil ; afin d’éviter que la curiosité des naturels n'entravât nos différents plans d'opération, des lignes furent établies autour du campement pour limiter leur approche et des sentinelles postées jour et nuit pour empêcher tout empiètement.
Après le dîner, Pomarre descendit à terre avec son ami malade et tous nos autres invités royaux, accompagné d'une escorte nombreuse. A leur départ du Discovery, ils furent salués par quatre salves de canon et, à leur débarquement à la pointe Vénus, par des coups tirés par l'artillerie au campement. Ils élurent domicile dans une petite case insignifiante près de nos lignes qui ne ressemblait en rien à une résidence royale. Mais la raison donnée par Pomarre pour cette gêne apparente occasionnée à lui et à sa famille fut qu'il voulait être proche de nous pour maintenir l'ordre parmi son peuple car il en assurait toujours le gouvernement pour son fils qui était, à certains égards, toujours considéré comme un mineur.

 

   Le 4, le temps demeura sombre et morose, le vent était modéré mais variable avec des accalmies. Les arbres qui avaient été charriés par la rivière lors du récent déluge flottaient toujours à l'intérieur de la baie et comme le lieutenant Broughton craignait qu'ils n'endommagent les câbles du Chatham, il le fit mouiller plus près de la pointe Vénus.
Le soir, nous eûmes une très grosse pluie et une longue houle déferla dans la baie.  Roopaia, le frère cadet de Pomarre, vint à bord pour nous prévenir d'un changement de temps et demanda la permission de rester ; s'il s'avérait nécessaire, il pourrait être présent afin d'apporter toute l'aide dont il disposait.  Nous acceptâmes et sa femme demeura avec lui.

 

le 5 janvier  
Dans la matinée du 5, l'aspect du temps annonçant fort probablement un coup de vent, le capitaine Vancouver fut amené à donner l'ordre de mouiller l'ancre de veille, d'autant plus que, en même temps, de grosses vagues déferlaient dans la baie, se brisant sans cesse sur nos plats-bords à cause du roulis du vaisseau et en s'abattant sur la plage près de nous dans un ressac violent qui rendait notre situation loin d'être agréable. Pourtant, ce temps tempétueux ne decouragea pas certains de nos amis de prendre la mer. Moorea et Mathiabo, deux chefs qui nous étaient déjà attachés par leur comportement amical, remarquant que les deux vaisseaux fatiguaient tellement à l'ancre, se jetèrent dans le ressac et, affrontant son extrême fureur avec cette dextérité de l'art qui les rend toujours supérieurs aux commotions les plus violentes de l'élément salé, ils vinrent à bord pour connaître notre situation et savoir s'il pouvaient nous être utiles. Après qu'ils s'étaient un peu reposés, nous confiâmes à Mathiabo un tonnelet d'alcool pour le détachement à terre, qu'il amarra à une planche,car la mer était si grosse que toute autre forme de communication entre eux et nous était totalement interrompue ; nous fûmes bien contents d'apprendre peu après de sa propre bouche qu'il avait gagné le rivage sain et sauf avec son tonnelet qui fut fort bien accueilli dans le campement.
L'après-midi, le temps mollit petit à petit, la mer devint moins grosse et vers le soir quelques pirogues se risquèrent à la mer dont une avec Pomarre qui nous rendit visite en ramant lui-même.
Ce jour-là, le jeune roi visita le campement pour la première fois et fut constamment porté sur les épaules d'un homme. Les officiers lui firent quelques présents mais rien ne put l'inciter à entrer dans une des tentes et les naturels disaient que s'il l'avait fait, aucun sujet n'aurait osé y mettre les pieds par la suite, conformément à la coutume établie du pays.

 

le 6   Le 6, le temps était plus calme mais de grosses vagues se brisaient encore sur la plage et, comme nous n'étions pas hors d'atteinte, le navire continuait à tanguer beaucoup. 
Roopaia considéra que notre sécurité était alors si évidente que sa présence n'était plus nécessaire. Il descendit donc à terre accompagné de sa femme. L'inquiétude manifeste de ce chef pour notre bien-être pendant qu'il était à bord dans ce temps tempétueux était l'équivalent de celle d'un pilote vigilant car en plein milieu de la nuit il visita souvent le pont afin d'observer l'aspect du temps et de surveiller les câbles.
On nous apprit que le Bounty, lors de sa dernière visite à cette île, avait laissé la plupart des mutinés à terre et appareillé si précipitamment pendant la nuit que ses câbles avaient été coupés et ses ancres laissées dans la baie ; ce chef en récupéra une plus tard et à l'arrivée de la frégate de sa Majesté la Pandora, il la présenta au capitaine Edwards comme étant la propriété du roi de Britanee, ce qui était une grande preuve de sa honnêteté et de son estime particulière pour notre souverain.
Roopaia a quelques années de moins que Pomarre et il est considéré actuellement comme le plus grand guerrier de l'île. Il a complètement transformé leur manière de se battre : jadis, ils se battaient à bord de grosses pirogues difficiles à manœuvrer mais maintenant il transporte ses guerriers plus rapidement et plus facilement dans des pirogues plus petites, effectue son débarquement et attaque l'ennemi à terre où, en raison de ses stratagèmes, sa bonne conduite et son courage, il l'emporte en général. Son comportement est très agréable, sa démarche  résolue et gracieuse, sa conversation communicative et ses questions avisées. Son discernement est rapide et ses attachements sincères. Ceci nous est montré par la vénération toute particulière qu'il voue à la mémoire du capitaine Clarke, dont il fut l'ami et dont il préfère porter le nom par-dessus tout autre, aussi honorable qu'il soit ; on nous a en effet raconté qu'il y a quelque temps il commanda les guerriers de son pays dans une bataille victorieuse et, de retour chez eux, ils voulurent lui donner un nom, qui exprimerait ses grands exploits et conquêtes, mais il refusa avec modestie leur disant qu'il s'appelait déjà Tate (Clarke) et que cela lui suffisait.

 

le 7   Le 7, en raison d'une annonce faite par le capitaine Vancouver la veille qu'il y aurait des feux d'artifice ce soir au campement, un grand nombre de naturels, venant de parties éloignées du pays, se rassembla. L'après-midi, trois jeunes membres de la famille de Pomarre firent leur apparition parmi le groupe devant les tentes. Otoo, le jeune roi d'Otaheite, nous rendait visite quotidiennement mais aucun de nous n'avait encore vu son frère Whyadoon, un prince d'environ huit ans aux traits agréablement ouverts. Il arrivait à cette occasion de Tiaraboo qui est considéré maintenant comme sa principauté et dont il a pris posession très récemment. Ces deux frères étaient accompagnés d'une sœur appelée Otahoorai qui n'avait pas encore plus de six ans et elle, comme ses deux frères, était constamment portée sur le dos d'un homme. Rien ne pouvait convaincre l'un ou l'autre d'entrer sous l'abri de nos tentes. On nous dit qu'une autre sœur, encore plus jeune, du nom d'Ora, était à cette époque à Eimeo. Ceux-ci composent actuellement toute la jeune famille royale.
L'après-midi, on tira plusieurs coups en direction de la mer avec les pièces d'artilleries chargées de boulets ronds et de mitrailles pour montrer aux naturels leurs effets et la distance sur laquelle elles pouvaient étendre leur puissance destructrice. Mais le soir au moment du feu d'artifice, il ne fut pas facile de convaincre Pomarre de sortir d'un groupe et de venir dans un endroit dégagé d'où il aurait une meilleure vue de tout le spectacle; il avait tellement peur des effets des feux d'artifice que, la plupart du temps, deux hommes et parfois sa femme, Wharadee, le soutenaient. Aucun argument ne put le persuader d'en allumer un; il répondit toujours de laisser faire sa femme ; elle le fit plusieurs fois avec un courage et un sang-froid infaillibles afin de faire plaisir à nous et à son timoré de mari. Le reste de la famille royale était également présent et, accompagné d'un grand rassemblement de chefs et de naturels, parut prendre plaisir au spectacle avec un mélange de respect admiratif et d'étonnement.
Le vieux Whappai arriva ce jour d'Eimeo et assista à ce spectacle que les naturels appellent le heiva no Britanee.

 

le 9  Comme le temps était plutôt stable, je partis tôt le matin du 8 à la montagne accompagné de deux naturels en tant que guides ; je montai par les crêtes montagneuses, derrière le district de Matavai, que je trouvai essentiellement recouvertes d'une espèce d'arbre (Pieris dicholania) rabougri et de quelques petits arbustes mais les vallées de chaque côté offraient des pâturages et paraissaient capables d'accueillir des troupeaux d'animaux granivores ou la culture des divers produits de différentes contrées.
Le sol était en général composé d'une terre brun foncé et argileuse, d'une qualité onctueuse quoique, en plusieurs endroits, surtout sur les parties supérieures, elle fût d'un rouge brique vif et semblât avoir subi l'action du feu. Dans les vallées, la strate supérieure était un genre de terreau noir et léger qui serait sans aucun doute amélioré par une addition de la terre précédente.
Après une montée d'environ 4 milles, nous entrâmes dans l'orée du bois dont la densité rend les hauteurs de ce pays inaccessibles et ici, sous un soleil vertical, nous jouîmes d'un climat tempéré et passâmes une bonne partie de la journée en recherches botaniques. En-dessous de nous, apparaissaient les plaines de Matavai et d'Oparre, abondamment plantées d'arbres à pain, de bananiers et de cocotiers fournissant une ombre délicieuse aux habitations éparpillées des naturels et ayant pour fond un paysage de montagnes nues dont nous avions fait l'ascension. Vers le nord, on voyait l'île basse de Tetoroah, qui semblait émerger de la mer, où des touffes d'arbres éparses paraissaient relier le ciel à l'élément salé.
L'après-midi, une brume épaisse et une grosse pluie qui, en peu de temps, nous trempa jusqu'aux os m'obligèrent à rentrer plus tôt que je ne l'aurais voulu et rendirent notre chemin tellement glissant que nous eûmes bien plus de mal à descendre qu'à monter. Toutefois, ce changement de temps n'eut pas lieu sans que mes guides m'en avertissent; ils me prièrent souvent de redescendre avant qu'il n'arrivât. Sans doute étaient-ils à ce moment-là mus par une impulsion plus forte, celle de la faim, car nous avions négligé de prendre le moindre rafraîchissement avec nous. Nous retournâmes donc avec un vif appétit et en descendant, nous allâmes à la première cocoteraie que nous vîmes afin de nous rafraîchir. Mais je ne fus pas peu surpris lorsqu'ils me dirent que chaque arbre était interdit et réservé à Tee qui, je le compris, était un esprit malfaisant; ils me montrèrent que chaque arbre portait sa marque, un petit paquet d'épines ou d'herbes suspendu au tronc.
Comme ma soif n'était aucunement assouvie mais était devenue plutôt plus aiguë à la vue de ces noix de coco, j'employai beaucoup de persuasion pour convaincre les guides de grimper à un arbre. L'un d'eux finit par le faire à contrecoeur pendant que l'autre resta au pied de l'arbre, occupé à prier avec dévotion ; prenant la première noix de coco qui descendit, il en coupa la partie supérieure et la plaça sur un buisson en tant qu'offrande pour Tee. Puis il me donna l'autre partie pour me désaltérer pendant qu'il continuait à marmonner sa prière qui, en peu de temps, eut l'heureux effet de dissiper tout scrupule de conscience qu'il aurait pu avoir par rapport à l'utilisation de ce fruit interdit car, par la suite, tous deux mangèrent et burent de ces noix de coco assez librement.
Nous poursuivîmes notre descente de la montagne et arrivâmes peu après à la maison de Pooenoh, le chef de Matavai, qui était mon ami particulier et qui, à cette occasion, avait prévu beaucoup de victuailles pour notre retour. J’avais mangé un peu de ce repas lorsque, trouvant que j'étais très mouillé et fatigué, on me fit enlever mes vêtements et on m'enveloppa dans une quantité d'étoffe otaheitienne sèche. Pendant que j'étais dans cette situation, des femmes s'approchèrent pour me frotter et elles continuèrent de me pincer, serrer, presser et tordre jusqu'à ce que toutes les parties de mon corps fussent tellement engourdies que je m'endormis réellement entre leurs mains; au réveil, je me sentis bien revigoré par leur rude traitement qui, j'en suis sûr, pourrait être utilisé de manière avantageuse dans beaucoup de troubles courants, chroniques et sédentaires. Entre-temps, elles avaient pris soin de sécher mes habits si bien que, le soir, je retournai au navire dans un grand bien-être grâce aux bons offices de ces gens aimables.

 

le 9   Le 9, je restai à bord le matin pour mettre de l'ordre dans la collection de plantes que j'avais faite la veille et qui, je fus désolé de le trouver, avait beaucoup souffert de la grosse pluie. Du navire, nous observâmes les naturels défiler le long de la plage vers la plus petite case de la pointe où réside la famille royale ; ils portaient environ deux douzaines de gros paquets ou paniers, chacun suspendu à une longue perche posée sur les épaules de deux hommes qui marchaient d'un pas lent et pesant comme s'ils supportaient une lourde charge. L'on nous raconta plus tard que ces fardeaux contenaient des provisions cuites de porcs, de chiens et de différents légumes qui, nous le supposâmes, étaient destinées au chef malade en tant qu'offrande à être envoyée sur le morai de sa part.
L'après-midi, je descendis à terre avec certains officiers et défrichai un petit coin près de la maison de Pooenah pour un jardin où nous semâmes diverses graines de jardin d'Angleterre, dont beaucoup sortaient de terre et prospéraient bien avant notre départ de l'île. Lorsque Pooenoh nous vit ainsi occupés, il nous montra des orangers plantés près de sa maison, dit-il, par le capitaine Bligh du Bounty ; certains étaient hauts de deux pieds et se développaient très bien. Nous espérons donc qu'avant longtemps des navigateurs futurs trouveront une abondance de leurs fruits délicieux dans ces îles car nous aussi, nous laissâmes dans une autre partie de la plantation une quantité de jeunes pousses d'orangers que j'avais cultivées dans le châssis à bord depuis notre départ du Cap de Bonne Espérance.

 

le 10   Hier nous eûmes une bonne brise avec du beau temps agréable. A terre, les naturels donnèrent un spectacle fort médiocre appelé heiva auquel assistèrent plusieurs des officiers et des gens du campement mais la prestation ne leur plut pas beaucoup.
En apprenant que notre ami Roopaia était souffrant, l'après-midi j'accompagnai le capitaine Vancouver pour lui rendre visite; nous le trouvâmes entouré de quelques amis secourables dans une petite case temporaire située dans un lieu aéré sur les bords de la rivière, un peu en amont. Après m'être renseigné sur sa maladie, je proposai des conseils qu'il accepta volontiers et le capitaine Vancouver eut la bonté d'envoyer chercher les choses que j'ordonnai à bord du Discovery et, à mon grand contentement, elles eurent l'effet escompté et le soulagèrent. Pendant que nous étions avec lui, son frère Pomarre arriva de la même manière amicale pour savoir comment il allait mais il ne resta pas longtemps car, peu après, il accompagnait Motooaro-mahow le long du Chatham lorsque ce chef fut hissé à bord où il dormit toute la nuit sur le gaillard d'arrière sous la tente ; Pomarre et Toona, une de ses femmes, restèrent auprès de lui, tous les deux  accomplissant les offices les plus tendres pour le chef mourant.

 

le 11   Comme la mer avait inondé la rivière la veille, rendant saumâtre l'eau là où nous faisions l'aiguade près des tentes, un groupe de naturels fut employé le 11 pour rouler les barriques un peu plus en amont de la rivière jusqu'à la maison de Roopaia où, sous sa surveillance, ils les remplirent. Pour ce dur labeur, chacun reçut chaque jour deux petits clous et quatre grains de verre. D'ailleurs, la facilité et l'honnêteté avec lesquelles les naturels furent amenés à travailler et à peiner pour nous dans ce climat chaud et humide nous firent très plaisir car ils lavèrent tout notre linge, en emportant un paquet à terre le matin et en le rapportant à bord le soir, ou le lendemain, très bien fait. Mais aujourd'hui un incident survint qui nous mit en garde, dans une certaine mesure, par rapport au fait de leur en confier beaucoup à la fois car on s'enfuit avec du linge appartenant à M. Johnstone et avec une demie douzaine de chemises et d'autres choses appartenant à M. Walker du Chatham. Pomarre fut averti de cet abus de confiance et il leur assura que le teeto, ou voleur, serait poursuivi mais qu'ils avaient très peu d'espoir de récupérer leurs biens.
Au cours de la journée, le vieux Potatow fit sa première apparition aux tentes ; c'est un chef d'une certaine importance et bien connu lors des différentes visites du capitaine Cook mais il a changé de nom pour s'appeler Reetoa et Pohooetoa, un événement qui concerna non seulement lui mais tous les principaux chefs de l'île à l'occasion de l'avènement de Otoo à la dignité royale, lorsque celui-ci fut investi du maro oora. Ce qui est très singulier dans ce cas est qu'un grand nombre de mots dans leur langue furent changés et des nouveaux adoptés à leur place ; même des mots exprimant des choses les plus communes et familières subirent cette mutation.  Matto, mort ou tué, est maintenant exprimé par boohe et ainsi de suite pour d'autres; l'utilisation des mots qui furent ainsi mis de côté est interdite à tout le monde sur l'île sous peine d'une punition des plus sévères. En conséquence, si ces changements se produisent souvent, la langue ne connaît aucune stabilité à part celle qui dépend du caprice des superstitions bien que j'aie tendance à supposer que, après un certain temps, ces mots obsolètes reviennent à la mode et sont utilisés sans distinction. Ceci crée peut-être, dans une certaine mesure, la richesse de leur langue que M. Anderson remarqua lors du dernier voyage du capitaine Cook.

 

le 12   Le 12, un autre groupe de naturels se mit à couper du bois de chauffe pour les deux vaisseaux après que nous eûmes préalablement demandé la permission à Pomarre qui donna l’ordre de débiter les arbres à pain charriés par la riviere lors de la récente inondation et de les apporter aux tentes pour le faire. Ce travail fut effectué sous la direction des deux chefs, Poeenoh et Mooree, à qui on prêta des haches pour la tâche car ils donnaient trop de valeur aux leurs pour les utiliser.
Le matin, je descendis à terre accompagné de M. Baker pour faire une excursion dans la vallée d'où sortait la rivière derrière Matavai. En traversant les plantations, nous vîmes partout les femmes très occupées à fabriquer de l'étoffe car, en tant qu'objet de curiosité, la demande en était maintenant fort importante entre les deux vaisseaux.
Nous trouvâmes la vallée assez large à l'entrée mais plus étroite au fur et à mesure que nous avançâmes car elle était limitée des deux côtés par des versants escarpés qui, en s'élevant vers leur point de rencontre, devenaient de plus en plus déchiquetés et sombres. Le fond de la vallée était relativement plat et montait doucement, la rivière serpentant d'un côté à l'autre tout le long si bien que nous dûmes la traverser plusieurs fois, ce qui ne représenta nullement une épreuve car on ne nous permit pas de nous mouiller, les naturels se disputant toujours le privilège d’être les premiers à nous porter sur le dos pour la franchir.
Nous passâmes devant plusieurs habitations indigènes de chaque côté de la rivière; elles étaient entourées de petites plantations de taro, de canne à sucre, de bananes et de plantes à étoffe mais les arbres à pain devinrent moins fréquents à mesure que nous montions. En conséquence, les naturels semblaient vivre ici principalement grâce à leur travail pour cultiver au mieux la terre.  Au passage, nous en vîmes plusieurs s'amuser à attraper de petits poissons dans la rivière avec un genre d'épuisette attaché au bout d'une longue canne.
Au bout d'environ 3 milles de montée, nous dînâmes dans un coin de campagne à l'ombre des branches étendues d'un arbre où nous prîmes un repas abondant qui nous fut fourni par les naturels et très proprement cuit et servi. La seule chose qui nous répugna fut l'eau de mer qu'ils mirent devant nous à la place du sel pour y tremper notre viande et qui avait été utilisée si souvent lors d'occasions similaires et soigneusement conservée dans un vieux bambou qu'elle ressemblait à une saumure graisseuse.
L'après-midi, nous redescendîmes dans le fond de la vallée et logeâmes pour la nuit chez Mooree où nous nous attendions à être rejoints le lendemain matin par un groupe important d'officiers afin de poursuivre plus loin. Mooree lui-même se trouvait à ce moment-là à bord d'un des vaisseaux dans la baie et quand il revint le soir et nous trouva assis à côté de son feu, je n'ai jamais vu d'homme plus mécontent de lui du fait de ne pas avoir été à la maison plus tôt pour pouvoir s'occuper de notre accueil. Il mit immédiatement tout le village en émoi, tua un gros cochon et le fit cuire avec une abondance de légumes pour notre souper. Il étendit des nattes propres et beaucoup d'étoffe pour nos lits et, lorsque nous nous retirâmes pour nous coucher, il prit nos vêtements et toutes nos possessions sous sa propre garde, tenant compte de chaque article que nous avions, même d'une petite quantité d'alcool qui restait dans une bouteille ; il mesura le niveau de l'alcool avec un bout de bois qu'il nous donna à garder pour que le matin on pût verifier qu'il restait toujours la même quantité. Bref, notre hôte n'était pas seulement prodigue de son hospitalité mais scrupuleusement honnête et attentif à ce que nous ne fussions aucunement importunés pendant que nous étions sous sa protection.

 

le 13  Le lendemain matin, le lieutenant Broughton et un groupe important d'officiers nous rejoignirent et Mooree fournit à nous tous un petit déjeuner abondant dans une grande maison située un peu à l'écart de sa demeure.  Ensuite, M. Broughton nous informa que plusieurs chefs partaient à Oparre pour quelques jours et, parmi d'autres, son ami particulier Whytooa, un frère cadet de Pomarre qui avait beaucoup insisté pour que M. Broughton l'accompagnât. Il nous proposa donc de renoncer pour le moment à notre projet de remonter la vallée et de saisir l'occasion d'aller voir le district d'Oparre sous la garde et la protection de son ami. Nous fûmes tous d'accord et nous retournâmes de suite à bord afin de faire nos préparatifs.
Nous quittâmes finalement le navire un peu après midi, notre groupe se composant des lieutenants Broughton, Puget et Baker, de M. Johnstone, M. Walker et moi-même avec Whytooa et sa femme et Mowree, le principal chef de Ulietea, qui était arrivé ici deux jours auparavant. Ce fut à bord de sa pirogue que nous embarquâmes tous.  Au moment de doubler la première pointe d'Oparre, nous demandâmes à débarquer afin de voir le morai de Tepootapoatoa.  Nous y fûmes accompagnés par Mowree qui, en entrant dans le lieu sacré, nous demanda de nous arrêter jusqu'à ce qu'il se fût adressé à l'eatooa. Pour ce faire, il s'assit par terre et se mit à prier devant un autel orné de morceaux de bois grossièrement sculptés et sur lequel un homme âgé posa à cette occasion un gros ballot d'étoffe blanche et quelques plumes rouges. Devant ces emblèmes, il poursuivit pendant un certain temps sa prière dans laquelle tous nos noms furent mentionnés individuellement deux fois avec les noms des commandants des différents vaisseaux qui avaient visité l'île et le nom du roi Georges et de Britanee, ce dernier étant répété souvent.
Une fois cette cérémonie solennelle terminée, on nous accorda facilement la liberté de visiter toutes les parties du morai et Mowree se donna beaucoup de mal pour nous en expliquer toutes les particularités car il semblait être un homme très instruit dans les rites de leur religion. Pour cette raison, nous ne pûmes nous empêcher de regretter que notre connaissance de la langue ne fût pas suffisante pour comprendre ce qu'il disait sauf à quelques rares occasions, sinon nous aurions quitté ce lieu bien mieux informés car ce morai est actuellement le plus grand dans cette partie de l'île.
En regagnant la plage, nous découvrîmes que la pirogue était partie en nous laissant; nous marchâmes donc le long du rivage sur une distance d'environ un mille jusqu'à arriver à une maison entourée de jeunes plantations d'ava, le tout soigneusement entouré d'une clôture de bambou. Cette propriété, nous dit-on, appartenait à Roopaia et, en entrant dans la maison, nous le trouvâmes en train de dîner avec une nombreuse suite composée de personnes que nous connaissions de Matavai. Comme il faisait alors excessivement chaud et humide, nous nous désaltérâmes avec le jus frais et nourrissant de noix de coco et nous nous reposâmes quelques temps avec Roopaia jusqu'à ce qu'un message arrivât de son frère qui avait poursuivi sa route pour gagner sa propre demeure ; notre ami Mowree nous rejoignit ici et sembla savourer le repas avec bon appétit.
Nous suivîmes le messager et arrivâmes bientôt à la maison de Whytooa qui est située près du rivage et adossée à de belles plantations d'ava, émaillées de carrés de canne à sucre et de bananes ; mais à côté de la maison poussait un petit massif composé de plantes ornementales du pays. Le tout était entouré d'une palissade traversée par des sentiers et tellement bien entretenu qu'il faisait rejaillir le plus grand honneur sur son propriétaire. Ici nous trouvâmes notre hôte qui avait déjà pris des dispositions efficaces pour nous recevoir en tuant un gros cochon et en rassemblant tous les autres rafraîchissements que l'on était alors en train de préparer à l'extérieur de la plantation. Lorsque nous entrâmes dans sa maison, qui est grande et spacieuse, il nous en attribua la moitié en tirant une corde au milieu pour empêcher les naturels de trop se presser autour de nous et de troubler notre tranquillité avec leur curiosité oisive et taquine.
Après le dîner, nous entendîmes des coups de canon que nous estimâmes être un salut en l'honneur de Pomarre à l'occasion de son départ de Matavai ; Roopaia, qui nous rendit visite peu après avec certains de ses gens, confirma notre avis et il fit observer en outre que, maintenant que Pomarre avait quitté le vaisseau, il craignait que les naturels ne fussent pas aussi disciplinés et il demanda donc à M. Broughton d'écrire quelques lignes au capitaine Vancouver pour lui recommander cinq chefs dont il mentionna les noms et en qui il pouvait avoir la confiance la plus plus totale en l'absence de la famille royale. Ceci fut fait et Mathiabo, un des cinq, fut immédiatement dépêché à bord du Discovery avec ce message. 
Depuis notre première rencontre avec Roopaia, ses attentions amicales semblaient être entièrement vouées à préserver une bonne entente entre nous et ses compatriotes et, même ici, retiré dans sa petite maison de campagne, nous le trouvâmes vivement occupé à ces efforts louables qui, je suis content de le voir, avaient jusqu'à présent tellement réussi que des relations des plus cordiales n'avaient connu que très peu d'interruptions.
Peu après nous eûmes l'honneur d'une visite du jeune Otoo; nous nous aperçûmes de son approche en voyant tous les naturels se découvrir les épaules, mais comme il ne pouvait selon les convenances franchir la clôture nous lui présentâmes nos respects sur la plage et lui donnâmes les quelques bagatelles que nous avions avec nous ; il ne resta pas longtemps mais poursuivit son chemin pour rejoindre son père sur le morai. A peine était-il parti que nous reçûmes une courte visite de sa sœur royale qui était également juchée sur le dos d'un homme. Nous l'ornâmes de grains de verre et lui donnâmes des miroirs, ce qui sembla lui faire très plaisir.
Le soir, au crépuscule, une scène eut lieu qui ne manqua pas de donner une autre tournure à nos sentiments car nous fûmes alors informés que la famille royale était en train de débarquer près de là où nous étions ; nous sortîmes à la hâte pour les recevoir et rencontrâmes Pomarre sur la plage. L'abattement qui se lisait sur son visage m'incita à tout de suite en demander la cause et il me dit d'une voix sourde que son ami Motooaro-mahow était mort et qu'il était venu à Oparre célébrer les rites funéraires. Roopaia et Whytooa, qui sortirent aussi tous les deux pour recevoir leur frère, éclatèrent en sanglots en apprenant ceci et une sombre mélancolie gagna rapidement tout le groupe présent.
En poursuivant un peu notre chemin, nous vîmes la reine mère et Whareede, en larmes toutes les deux, près de la pirogue là où elles avaient débarqué. A ce moment-là, Whareede était en train de chercher dans un petit paquet des dents de requin, l'instrument horrible que les femmes de ce pays utilisent à de telles occasions pour se lacérer la tête de manière désespérée afin d'exprimer la profondeur de la peine qui les accable. Elle les trouva soigneusement enveloppées d'un morceau d'étoffe et en donna une à sa sœur ; elles se retirèrent toutes les deux, silencieuses et endeuillées, dans une plantation voisine et allèrent s'asseoir sur une grande natte que, en revenant à la maison, nous trouvâmes étendue à cette fin.

 

le 14  Tôt le matin du 14, nous eûmes de nouveau l'honneur d'une visite de Otoo et de plusieurs autres qui se rendaient au morai. Nous découvrîmes maintenant que les oies anglaises que Pomarre avait reçues du capitaine Vancouver avaient été débarquées dans notre plantation la veille au soir ; ces animaux savaient tellement bien distinguer nos voix ou nos tenues qu'elles restaient cacarder autour du bout de la maison que nous occupions et fuyaient constamment les naturels.
Un peu avant l'heure du petit déjeuner, une grande pirogue recouverte d'une tente arriva de l'ouest et procéda lentement vers le morai avec, à son bord, le corps du chef défunt. En remarquant ceci, nous formulâmes le souhait de voir Pomarre afin d'obtenir sa permission d'assister à la cérémonie ; on nous apprit qu'il était parti au morai et ne verrait pas d'inconvénient à notre présence. Nous nous mîmes donc en route accompagnés de Whytooa et de plusieurs autres personnes et, en traversant une petite rivière peu après la maison de Roopaia, nous vîmes assises sous un arbre la reine mère, Wharedee et la veuve du défunt ; toutes en pleurs et, dans la violence de leur folle douleur, se blessant à la tête avec les tristes armes que nous les avions vues préparer la veille au soir. Pour faciliter l'opération, la veuve avait une partie du sommet de la tête rasée d'où le sang jaillissait abondamment et qui portait les marques visibles d'utilisations fréquentes de l'instrument.
De crainte que notre présence ne les troublât, nous ne restâmes qu'un court instant avant de nous hâter vers le morai où nous trouvâmes que les prêtres avaient déjà commencé à célébrer leurs obsèques. Mais Pomarre, Roopaia et d'autres nous accordèrent silencieusement le droit d'avancer et nous traversâmes discrètement la foule pour nous asseoir parmi les chefs en dérangeant le déroulement des rites aussi peu qu'en entrant dans une église en Angleterre après le début du culte.
Cinq prêtres, assis en face de Pomarre, semblaient à ce moment-là chanter un genre de cantique, leurs visages tournés vers le jeune roi qui était assis sur les genoux d'un homme à environ dix mètres ; près de lui, on tenait le ballot d'étoffe blanche qui symboliquement contenait l'eatooa.
Le corps du défunt, enveloppé d'étoffe anglaise rouge, reposait sous la tente de la pirogue dont un bout avait été tiré au sec près du morai pendant que l'autre était gardé par un homme dans l'eau jusqu'à la taille.
Ces prêtres continuèrent de psalmodier à l'unisson pendant un certain temps, modulant souvent la voix et la changeant avec une grande volubilite avant de terminer sur un petit cri aigu. Mais l'un d'eux, en qui nous reconnûmes notre ami Mowree et qui, à cette occasion, faisait fonction de grand-prêtre, poursuivit la prière avec ferveur pendant encore une demi-heure environ; il fut rejoint de temps à autre par un deuxième prêtre à la voix très aiguë. Dans cette prière, Mowree semblait parfois faire des remonstrances à la divinité lorsqu'il enuméra les différents produits de l'île qui s'y trouvaient toujours en abondance alors qu'on avait permis la mort de Motooaro-Mahow.
Cette oraison terminée, tout le monde se leva et, suivi de la pirogue, marcha le long du rivage jusqu'à l'entrée de la rivière où les trois dames donnaient toujours libre cours à leur peine; en apercevant la pirogue, elles poussèrent un cri sauvage qui nous transperça l'âme tout en continuant de se couper désespérément avec les dents de requin jusqu'à ce que le sang coulât abondamment. Ensuite, la pirogue s'engagea dans la rivière pour retourner à un morai au pied de la montagne et nous comprîmes que les cérémonies qui devaient y être célébrées sur le corps du défunt étaient d'une nature telle et exigeaient tant d'intimité qu'elles ne permettraient pas notre présence malgré notre demande insistante d'y assister. Pour atténuer notre déception, Pomarre dit que le lendemain nous serions admis à voir la manière dont la toilette du corps avait été faite mais qu'il ne pouvait nous autoriser à remonter plus loin la rivière; sur ce, nous nous quittâmes.
Comme je soupçonnais fort que le corps de ce prince allait être maintenant embaumé, je ne pus m'empêcher de regretter que ces restrictions m'ôtassent la seule occasion que j'aurais jamais de voir ces naturels pratiquer une opération dont j'aurais probablement tiré des renseignements fort utiles ; je sollicitai de nouveau Pomarre de m'autoriser à l'accompagner seul mais en vain. Nous retournâmes ensuite à la maison de Whytooa et nous décidâmes de continuer le long du rivage, sur environ quatre milles, afin de voir la résidence de Pomarre que nous trouvâmes agréablement située près du bord de mer et composée de deux grandes maisons, dont une faisait 16 mètres de long par 10 de large. Ici, quelques jeunes filles nous divertirent avec un heiva à la manière libertine de leur pays ; à certains moments de la danse, un homme se posta devant les filles avec une grosse étamine et l'exhiba de façon ridicule, au grand amusement des autres naturels. Mais lorsque nous exprimâmes notre dégoût devant les gestes de cet homme, les filles prirent la relève et se dénudèrent en-dessous de la taille. Après avoir distribué des grains de verre parmi ces jeunes comédiennes, nous retournâmes par un chemin agréable, protégés du chaud soleil de midi par une forêt ininterrompue d'arbres à pain et de cocotiers, où nous jouîmes d'une brise fraîche et vivifiante. Nous nous arrêtâmes à la maison d'un chef où Whytooa avait ordonné qu'un dîner nous fût servi et où, je dois l'admettre, nous mangeâmes de somptueux produits du pays avant de poursuivre notre route et, un peu avant la nuit, nous regagnâmes la maison de notre ami ; nous aperçûmes de nombreux feux allumés dans cette partie du district et vîmes des gens en train de faire cuire des victuailles comme si une grande fête était en préparation. Nous mangeâmes cependant comme à l'ordinaire et, après le souper, nous invitâmes notre honorable hôte à se joindre à nous pour boire un verre de grog à la santé de nos amis en Britanee. Il déclina modestement l'invitation de boire avec nous, bien qu'il aimât beaucoup l'alcool, remarquant qu'il ne nous en restait que peu et qu'il boirait donc à la santé de Britanee dans un bol d'ava otaheitien dont il ordonna immédiatement la préparation; la politesse et la curiosité conjuguées de M. Broughton firent qu'il alla jusqu'à boire dans ce bol avec son ami.

 

le 15   Avant le lever du jour, notre ami Mowree nous rendit visite afin de nous informer qu'une restriction avait été mise sur toutes les pirogues de cette partie d'Oparre en raison des solennités funéraires et que, par conséquent, il n'osait pas mettre sa pirogue à l'eau pour nous ramener à Matavai. Nous lui répondîmes que cela ne nous posait aucun problème car nous avions l'intention de revenir par voie de terre ; lorsque, peu après, nous demandâmes à Whytooa de nous servir un petit déjeuner de bonne heure, il nous dit que les feux étaient sous la même restriction et que, pour cette raison, il ne pouvait pas le faire cuire chez lui mais qu'il tenterait de nous en procurer au cours de notre voyage. Ceci étant le cas, il n'y avait pas d'autre alternative et nous quittâmes la maison de Whytooa de bon matin (impressionnés par son sens élevé de l'hospitalité et par ses bons et aimables services), accompagnés de lui, de sa femme et de plusieurs naturels. On nous conduisit par un agréable chemin plat qui traversait la plantation à l'ombre d'arbres à pain en nombre abondant et, après avoir franchi la rivière où nous nous étions séparés de Pomarre la veille, nous demandâmes à voir le morai où reposait Morooaro-mahow. On nous amena rapidement sur le sentier qui y menait mais peu de naturels osèrent nous accompagner et nous n'avions fait que peu de chemin quand Whytooa nous rappela ; mais lorsque nous lui expliquâmes la promesse que Pomarre nous avait faite la veille, après beaucoup d'hésitation, il ordonna à un seul homme de nous accompagner et lui donna des consignes précises.
Pendant que les autres du groupe allèrent avec Whytooa, M. Broughton et moi-même suivîmes cet homme qui, à chaque pas qu'il fit, parut excessivement prudent et peureux. Très vite, il régnait une ambiance de tristesse et d'isolement. Toutes les maisons que nous rencontrâmes étaient désertes et on ne vit aucune créature vivante, hormis quelques chiens, avant d'arriver au morai où nous trouvâmes trois hommes assis dans une petite maison; nous supposâmes qu'ils étaient des prêtres ou des gardiens du lieu sacré. Ces hommes interrogèrent notre guide avec beaucoup de gravité et ensuite nous apprirent que le corps du défunt avait été transporté au morai où nous l'avions vu hier et où Pomarre était alors en train d'assister aux cérémonies qui s'y déroulaient. Ayant été ainsi déçus dans nos espoirs, nous observâmes rapidement le lieu où nous n'aperçûmes rien digne d'attention, à part l'isolement sauvage et mélancolique de cet endroit ombragé par de gros arbres et adossé à de hauts rochers perpendiculaires et pleins de creux d'où coulaient plusieurs filets d'eau dont le murmure était sans doute propice à l'apaisement de l'esprit nécessaire à la dévotion fervente lors de la célébration de leurs rites religieux.
Nous nous en retournâmes par un autre sentier et n'avions pas fait plus d'un mille lorsque nous rattrapâmes le reste de notre groupe dans un lieu où notre ami Whytooa avait pris soin de nous procurer un bon petit déjeuner. En chemin, nous passâmes devant la résidence actuelle d'Otoo constituée d'une maison de taille moyenne au fond d'une grande cour, entourée d'une palissade en planches ; il semblait alors que la restriction sur les feux ne s'étendait guère au-delà de la maison du roi puisque notre petit déjeuner nous fut fourni peu de temps après l'avoir dépassée et que l'assiduité des naturels la veille au soir à faire cuire tant de victuailles n'avait pas été dans le but de faire un festin mais d'éviter d'avoir à jeûner.
Ainsi revigorés, nous franchîmes peu après One Tree Hill et arrivâmes au campement britannique avant l'heure du dîner, suivis par de nombreux naturels qui se disputaient sans cesse le privilège d’être le premier à nous rendre de menus services, comme de nous porter pour traverser des petits ruisseaux, de nous débarrasser de tout vêtement superflu au plus chaud de la journée ou de tout autre charge que nous devions porter. Bien que nos poches et nos paquets continssent de petites bagatelles précieuses pour eux, je dois rendre justice à leur honnêteté et dire que de toute l'excursion rien ne manqua à qui que ce fût parmi nous.

 

le 17   Le matin du 17, deux naturels furent découverts en train de dérober un chapeau par une des écoutilles du Discovery ; ils furent immédiatement poursuivis par un de nos bateaux qui ne tarda pas à revenir avec les voleurs et leur butin. Comme de nombreux petits vols étaient commis à la fois à terre et à bord, il fut jugé nécessaire d'en faire un exemple et de les punir publiquement afin de décourager d'autres naturels de commettre des méfaits qui auraient peut-être des conséquences plus fâcheuses. A cet effet, ils furent aussitôt transportés à terre jusqu'aux tentes, sous la garde de fusiliers marins, où on les attacha à un arbre, leur rasa la tête et leur donna un bon nombre de coups de fouet sur leurs dos nus avant de les laisser partir avec la recommandation de ne jamais se montrer près des lignes ou des vaisseaux. Ceci eut lieu en présence d'Otoo, le roi de l'île, de plusieurs des principaux chefs et d'une grande foule de naturels qui parurent tous fort satisfaits de la clémence que nous montrâmes en ne pas infligeant une punition plus sévère.
Ensuite, le capitaine Vancouver, avec Pomarre et d'autres, se rendit dans le grand canot à Oparre où il visita le toopapaoo sur lequel Motooaro-mahow était exposé solennellement et fit, sur ce lieu sacré, quelques offrandes accompagnées d'une salve de mousqueterie; après avoir regardé le morai et d'autres endroits, il revint au navire le soir. Nous découvrîmes alors que la brèche que la rivière avait faite dernièrement à travers la plage s'était de nouveau entièrement comblée d'elle-même et que le ruisseau suivait son ancien cours vers la pointe.
Le matin, je partis avec un de nos messieurs continuer mes recherches plus haut dans la vallée et, un peu au-delà de la limite de notre précédente excursion, les naturels nous indiquèrent quelques pamplemoussiers florissants du côté droit de la vallée; en ce moment-là chargés de fruits mais aucun n'était mûr. Il nous apprirent qu'ils avaient été plantés par Bane (Sir Joseph Banks) et, à en juger par leur taille et l'âge qu'ils semblaient avoir, nous n'eûmes aucune raison de douter de leur affirmation.
Nous poursuivîmes alors notre route, traversant souvent les méandres de la rivière, et l'après-midi, nous atteignîmes les dernières habitations de la vallée où nous dûmes nous installer pour la nuit à cause d'une forte pluie qui tomba le soir. Les quatre naturels que nous trouvâmes ici étaient remarquablement gentils et hospitaliers et se donnèrent beaucoup de peine afin de nous rendre confortable et nous distraire. Ils nous firent cuire un petit cochon qu'ils tuèrent en l'immergeant dans la rivière, une méthode que nous n'avions pas encore vu utilisée et le soir ils nous divertirent avec quelques chants agréables sous la direction d'un vieillard aveugle qui les accompagna de façon très juste à la flûte ; les couplets se terminaient souvent par les mots bue bue et le spectacle en général ne manquait pas d'ordre et d'une certaine harmonie. L'attention enthousiaste des naturels pendant tout ce temps montra combien ils l'appréciaient bien que pour nous il semblât plus apte à inspirer une sorte de triste mélancolie que de la bonne humeur.

 

le 18   Le lendemain matin, de bonne heure, nous partîmes en amenant une douzaine de naturels avec nous pour servir de guides et porter des provisions ; au fur et à mesure que nous avancions, nous découvrîmes que la vallée allait en se rétrécissant, limitée de chaque côté par de hautes montagnes escarpées et à pic dont les versants abrupts, sombres et boisés diffusaient une tristesse solitaire tout autour de nous. Le bruit fort des murmures incessants du ruisseau résonnant dans différentes cavernes nous abasourdissaient tant que nous ne parvenions pas à nous entendre sans élever considérablement la voix. De chaque côté, quelques petites chutes d'eau jaillissaient des rochers ici et là; mais, à gauche, nous passâmes devant une belle petite cascade tombant par-dessus une roche perpendiculaire composée de colonnes verticales de basalte noir dont la surface était cannelée sur une hauteur de plus de trente mètres ; ces colonnes étaient disposées parallèlement et formaient une figure pentagonale dépassant rarement quinze pouces de diamètre ; elles étaient constituées de diaclases de longueurs diverses, variant entre un et plus de vingt pieds.  Les naturels me racontèrent qu'autrefois ils utilisaient cette roche pour la fabrication de leurs herminettes en pierre.
Un peu plus loin, la vallée se resserrait tant qu'il nous fut impossible de continuer. Ici les naturels nous indiquèrent, sur la gauche, un escarpement très élevé du haut duquel, nous dirent-ils, partait un chemin qui montait dans la montagne ; mais ce rocher nous parut inaccessible jusqu'à ce que nous vîmes un des naturels l'escalader, tant bien que mal mais avec vivacité. En arrivant au sommet, il attacha une corde qu'il portait autour de la taille à un arbre et en jeta le bout en bas du rocher ; à l'aide de celle-ci, les autres se hissèrent en haut à tour de rôle et nous parvînmes à monter par le même moyen mais, je dois l'admettre, non sans risques et difficulté. Quand nous avions vu, le matin, certains naturels s’attacher soigneusement des cordes autour de la taille, nous ne pouvions deviner à quoi elles étaient destinées avant d'atteindre ce rocher et de voir l'utilisation qu'ils en firent.
Du haut de cette roche, nous commençâmes notre ascension par un sentier très raide et étroit où nous devions marcher l'un derrière l'autre à travers des bois denses et parfois le long de bords de précipices si épouvantables et dangereux qu'une glissade ou un faux pas aurait tout de suite eu des conséquences fatales. A d'autres moments, nous traversâmes des abîmes et des vallées au prix de grands efforts et beaucoup de fatigue ; au fond de celles-ci, nous rencontrâmes souvent de petits coins plantés de taro, en particulier de la grosse espèce commune, et d’une abondance de bananiers que nos guides semblaient considérer comme appartenant à tout le monde car, dans ces lieux, ils cueillirent en chemin les légumes destinés à leurs besoins et aux nôtres dans la montagne. Le bois que nous traversâmes était partout parsemé de grandes fougères épaisses et de diverses sortes de broussailles mais les arbres qui le composaient ne paraissaient pas très gros. Je collectai plusieurs plantes que je n'avais pas encore vues en envoyant les naturels dans différentes directions les chercher ici et là hors du chemin ; ils me rapportèrent des branches de chaque plante qu'ils virent soit en fleur, en fruit ou en graine.
Nous poursuivîmes ainsi notre ascension de la montagne jusqu'à environ deux heures de l'après-midi ; nous avions atteint le sommet d'une crête élevée et nous aperçûmes de l'autre côté une grande et profonde vallée que, selon les naturels, le sentier parcourait ; ils nous montrèrent, assez loin de l'autre côté, deux petites cases dans une clairière où ils avaient l'intention, dirent-ils, de passer la nuit. Nous avions déjà traversé tant de ces vallées que nous étions maintenant totalement découragés et nous nous jetâmes à terre presque épuisés de fatigue pendant que quelques naturels partirent devant afin d'allumer un feu et préparer ces cases pour nous recevoir.
Mais, subitement, il se mit à pleuvoir très fort et les naturels nous dirent que cette pluie allait probablement continuer et grossir tellement la rivière que nous ne pourrions revenir pendant deux ou trois jours. En peu de temps, nous fûmes trempés jusqu'aux os et comme rejoindre ces cases humides et rester coucher toute la nuit dans cet état aurait été non seulement désagréable mais, dans ce climat, également dangereux pour notre santé, nous décidâmes immédiatement de rentrer  aussi rapidement que possible et de redescendre la vallée avant que la rivière fût devenue assez forte pour nous retenir, surtout que nous avions des ordres stricts d'être de retour le lendemain au plus tard, les vaisseaux étant sur le point d'appareiller. Nous envoyâmes des messagers pour rappeler les naturels déjà repartis et nous commençâmes notre descente sous une pluie battante qui rendait notre chemin tellement glissant qu'à chaque instant nous courions le plus grand danger de déraper dans les abîmes ou précipices effrayants à voir ; nous fûmes frequemment obligés de descendre par des cordes attachées à des arbres ou tenues par les naturels.
Lorsque nous atteignîmes la rivière, nous découvrîmes qu'elle avait déjà tellement grossi et  coulait avec tant d'impétuosité que dans bien des endroits ce fut fort difficile de la traverser ; en effet, nous n'aurions jamais pu y parvenir sans la dextérité, l'activité et le secours aimable des naturels car, bien que je la franchisse en général entre deux des plus robustes, nous étions souvent jetés par-dessus des troncs et emportés assez loin en aval avant de pouvoir gagner la rive opposée. Nous dûmes la franchir au moins une vingtaine de fois au cours de notre redescente de la vallée mais nous fûmes quelque peu réconfortés lorsque nous constatâmes que nous avions, dans une certaine mesure, dépassé la crue et plus bas nous traversâmes plus facilement.
Nous arrivâmes aux tentes tard le soir extrêmement fatigués, mouillés et incommodés mais ce que je regrettais le plus fut que ma collection de plantes était presque entièrement détruite par la violence de la pluie, notre descente précipitée de la montagne et le fait d'avoir si souvent franchi la rivière, malgré toutes mes précautions et mes tentatives pour la protéger. Ce jour-là, la reine mère Wharedee et les autres revinrent d'Oparre, ayant accompli leur rôle dans les rites funéraires, ce qui, après ce que nous avons déjà raconté, ne sera certainement pas considéré comme une tâche facile. Cependant, elle n'avait laissé aucune trace de mélancolie dans leurs esprits car ils paraissaient gais et insouciants comme si rien de la sorte ne s’était jamais passé.
Malgré la punition infligée hier matin, plusieurs petits larcins furent encore commis autour des tentes dans le linge des officiers et les vêtements des hommes qui étaient en train d'y être lavés mais on n'y prêta pas spécialement attention. En fait, l'engouement pour ces articles en tant qu'objets d'échange était tel qu'on soupçonnait un peu nos propres hommes d'être complices de ces petits méfaits ; pour renforcer les liens de bonne entente et d'amitié entre nous et la famille royale, les charpentiers étaient à ce moment-là occupés à fabriquer un très gros coffre pour Pomarre.

 

le 20   Le matin du 20, un sac de linge appartenant à M. Broughton manquait; il contenait une douzaine de chemises, des draps et des nappes qui avaient été apportés à terre la veille au soir et déposés dans la grande tente comme étant l'endroit le plus sûr. Ce vol fut donc imputé à certains hommes de confiance qui avaient le droit de vivre jour et nuit à l'intérieur des lignes et étaient pour la plupart des chefs de rang inférieur, adoptés comme amis temporaires par certains officiers ou par des hommes qui servaient ceux-ci en tant que domestiques. Ils étaient, sans aucun doute, exposés à toute heure à de grandes tentations en raison de la négligence avec laquelle tout traînait dans les tentes, surtout les chemises et toutes sortes de linge apportées quotidiennement à terre pour être lavées et séchées; en effet, ces articles étaient ceux que chacun, tous rangs confondus, prisait le plus. Il n'était pas du tout surprenant alors que leur honnêteté ne pût résister à ces occasions séduisantes que nous leur fournissions nous-mêmes.
Cette fois-ci, le capitaine Vancouver lança des menaces à Pomarre et aux autres chefs, leur disant que si ces articles n'étaient pas rendus très vite, il ravagerait tout le district et détruirait leurs pirogues.
Le matin, Roopaia fit généreusement présent de cochons, de chèvres etc. aux deux commandants et il désirait accompagner son présent d'un spectacle, pour lequel deux jeunes filles furent conduites près des lignes pour danser un heiva. Mais le capitaine Vancouver ne jugea pas cela convenable en raison des nombreux vols commis par les naturels ; il interdit à tout le monde à bord des deux vaisseaux d'y assister, de sorte que les dames rentrèrent chez elles sans avoir dansé, même pour leurs compatriotes, et que Roopaia s'en alla apparemment fort blessé par cette rebuffade car peu après, en flânant, je revins dans la plantation et le vit avec son fusil, très agité et s'affairant à chercher les voleurs à travers tout le village.
L'observatoire fut démonté et les instruments d'astronomie et les chronomètres envoyés à bord. Comme il n'y avait que peu ou pas de ressac, les bateaux pouvaient maintenant aborder très facilement à la hauteur des tentes.
Les sentinelles postées autour du campement aujourd'hui reçurent l'ordre de faire feu sur tout naturel surpris en train de voler ou de rôder à l'intérieur des lignes après le début de la veille. En conséquence, cette nuit on tira sur deux d'entre eux mais ils réussirent à s'enfuir indemnes.      


Le matin du 21, Pomarre et deux de ses frères, avec plusieurs chefs, vinrent aux tentes à propos des vols ; nous leur menaçâmes de nouveau de guerre et de destruction. Mais en vain, car ils déclarèrent avoir fait tout leur possible pour découvrir les coupables et récupérer les articles, mais que les voleurs étaient partis avec leur butin à la montagne où ils pouvaient facilement échapper aux recherches les plus minutieuses pendant très longtemps. Afin d'atténuer ces menaces et d'essayer de rétablir une bonne entente, Pomarre et Whytooa firent présent des produits de l'île au deux commandants.
Le soir, Whytooa rencontra un homme qui était au service des officiers et qui avait pris la fuite au cours de la journée, à mon avis, simplement parce qu'il avait peur des lourdes menaces lancées, et le conduisit aux tentes pour raconter tout ce qu'il savait concernant les vols. La manière sévère dont cet homme fut menacé de mort instantanée effraya tous les naturels et on les vit abandonner leurs maisons et mettre leurs effets et leurs pirogues hors de portée de notre artillerie. Pomarre et tous les chefs franchirent immédiatement la rivière et s'enfuirent; personne ne resta près de nous à part la vieille reine et un seul serviteur ; elle semblait abrutie par l'alcool, ayant bu un verre de trop, ce qui n'était pas rare de la part de cette dame royale quand elle pouvait s'en procurer.
Devant cette situation, M. Broughton traversa seul la rivière et y demeura (bien que le capitaine Vancouver eût tenté de l'en dissuader) pour tenter de nous réconcilier avec les naturels et de leur redonner confiance, ce qu'il effectua rapidement en rattrapant Pomarre et en le priant de retourner aux tentes. Ce chef lui demanda à quoi il devait s'attendre quand sa reine était tenue prisonnière. M. Broughton lui assura que ce n'était pas le cas et, pour le convaincre qu'on ne leur voulait aucun mal, il lui demanda de venir au bord de la rivière afin que l'on la lui envoyât. Elle partit immédiatement selon la promesse de M. Broughton et un grand attroupement de naturels l'accueillit chaleureusement sur l'autre rive.
A cette occasion, Pomarre fit preuve d'une grande magnanimité car la foule entière le supplia de ne pas s'aventurer à traverser et s'agglutina autour de lui pour essayer de le retenir mais, dès qu'il vit la reine libérée, il les écarta tous et entra dans la rivière, l'air parfaitement confiant ; seul Wharadee le suivit et, comme la reine ne tarda pas à les rejoindre, il dormit toute la nuit dans la grande tente avec les deux.
Pendant cette agitation, le capitaine Vancouver envoya saisir quelques pirogues doubles qui se trouvaient à l'entrée de la rivière mais les naturels empêchèrent le détachement d'en prendre plus qu'une en les bombardant de pierres et, comme un ou deux de leurs fusils s'enrayèrent, d’autres se mirent à défendre leurs biens avec plus d'audace.
Entre-temps, l'homme amené par Whytooa, et qui avait été la cause de cette soudaine frayeur, fut envoyé à bord du vaisseau et mis aux fers en attendant que sa culpabilité fût éclaircie ou qu'il incriminât d'autres en racontant ce qu'il savait des vols. Pendant la nuit, Toowerero, le natif des îles Sandwich, s'enfuit à la nage et gagna la plage sans être vu. Cet acte n'était pas tout à fait inattendu puisque, quelques jours auparavant, il avait fait quelques allusions à son penchant pour ces gens et leur pays en exprimant son désir de rester chez eux car, à force d'habileté et de manières insinuantes, ils avaient gagné un tel ascendant sur son esprit crédule qu'ils avaient déjà obtenu de lui, par des cajoleries, presque toute la provision de vêtements que le gouvernement lui avait si généreusement fournie à son départ d'Angleterre.

 

le 22   Lorsque le capitaine Vancouver prit connaissance de cette affaire le lendemain matin, il demanda immédiatement à Pomarre de l'envoyer chercher où qu'il se trouvât et de le ramener au navire ; ce chef partit immédiatement à sa recherche. Entre-temps, les canons furent démontés et envoyés au navire avec les tentes et, l'après-midi, la grande tente fut pliée et tout le détachement revint à bord. Whytooa, alors au campement, se risqua à partir avec le capitaine Vancouver ce qui nous rendit plus confiant que Pomarre réussirait à retrouver Toowerero qui, nous l'apprîmes le soir, avait été pris à Oparre et ne tarderait pas à être conduit au navire.

 

le 23  Le matin du 23, il y eut une grosse pluie mais sans ressac ni houle dans la baie comme cela avait été le cas lors de la dernière épisode pluvieuse. Au lever du jour, le Chatham rompit son câble de touée qui avait été manifestement sectionné par la roche. Bien que nous fussions maintenant prêts à partir, nous aurions quand-même aimé voir Pomarre et son frère qui étaient tous les deux à Oparre à la recherche de Toowerero.  Vers (illisible) … les trois dames royales montèrent à bord et dirent au capitaine Vancouver que si on leur envoyait un bateau, ils viendraient tous les deux à bord avec Toowerero ; pour que nous ne mettions pas en doute leur affirmation, elles proposèrent immédiatement de rester à bord du navire en tant qu'otages jusqu'au retour du bateau, en ajoutant sur le ton de la plaisanterie que si Pomarre ne venait pas les récupérer, elles iraient en Britanee pour chercher d'autres maris. 
Comme le temps n'était pas très favorable à notre départ, M. Broughton et moi-même allâmes à Oparre dans le grand canot et débarquâmes un peu après One Tree Hill où nous trouvâmes Pomarre qui nous attendait sur la plage avec Toowerero près de lui, entouré d'un groupe de naturels qui semblaient très inquiets à l'idée de le quitter. En marchant un peu plus loin, nous rencontrâmes Roopaia dans une maison où il prenait quelques rafraîchissements.
M. Broughton donna l'ordre à Toowerero, qui était maintenant habillé à la manière d'Otaheite, d'embarquer à bord du bateau ; ensuite, nous persuadâmes Pomarre et son frère de nous raccompagner au navire et nous n'étions pas plutôt partis qu'un vaste nombre de pirogues nous suivait chargées de cochons et de légumes destinés aux deux vaisseaux en tant que présents de la part de Pomarre. Il les aligna en deux divisions égales le long de chaque hanche du bateau ; nous entrâmes ainsi dans la baie et continuâmes à nous approcher des navires jusqu'à ce que, sur un signal, elles se séparassent, une division partant à chaque navire.
Nous arrivâmes à bord vers deux heures de l'après-midi et Toowerero fut immédiatement enfermé pour empêcher qu'il ne se sauvât de nouveau. Nous avons déjà mentionné le fait qu'il avait commis l'imprudence de se défaire de tout son habillement, mais ce qu'il regrettait, lui, le plus fut la perte d'un excellent fusil que le capitaine Gordon lui avait donné au Cap de Bonne Espérance; il l'estimait tellement précieux qu'il ne permit à aucun naturel de l'apporter à terre comme il le fit de ses vêtements, mais il le sortit du navire lui-même et le perdit dans le ressac en nageant vers le rivage.
Si nous considérons sérieusement les motivations qui le poussèrent à agir ainsi, sa conduite paraîtra sans doute moins fautive car il exprima souvent des doutes sur le fait de retrouver des amis ou des parents en vie à Morotai à son retour ; comme il était de rang obscur, il craignait également d'être reçu dans son propre pays de manière moins flatteuse qu'ici. Il n'est donc pas surprenant que, dans ces circonstances, il ait préféré une vie facile sous un climat si agréable et similaire au sien, là où il était choyé par des gens de tous rangs, en commençant par la famille royale, qui le séduisaient avec toutes sortes d'attraits pour qu'il reste chez eux ; la facilité avec laquelle il pouvait satisfaire son moindre désir lui avait fait aimé leurs coutumes et leurs mœurs car, étant un enfant de la nature, l'amour dénué d'affectation et plein de charmes avait dans une certaine mesure captivé son cœur et lui avait donné le goût de plaisirs sensuels jusqu'alors inconnus. Bref, dans un pays où la nature distribuait ses bontés d'une main aussi prodigue chez un peuple doux et heureux, il avait sans doute pensé vivre le reste de ses jours dans une ronde continue de plaisirs divers.
En effet, il avoua lui-même que Pomarre et Rupaia l'avaient tous les deux fortement incité à rester après le départ du navire et que ce dernier l'avait aidé à gagner le rivage et l'avait ensuite conduit en secret à la montagne, bien que tous deux déclarassent ne rien savoir de sa fuite et qu'ils se fussent fait une gloire de l'avoir ramené. Cependant, nous ne doutâmes nullement que ce fût un projet prémédité entre eux et ne pûmes nous empêcher de penser que la punition subie par Toowerero pour son imprudence, car dans ce cas on ne pouvait guère utiliser de mot plus grave, était beaucoup trop sévère puisqu'il fut enfermé jusqu'à ce que nous eussions dépassé l'île de Tooteroah ; et, comme en quelque sorte le capitaine le rejetait, il fut éjecté du carré des canonniers si bien qu'il dut se débrouiller du mieux qu'il pouvait parmi les gens du commun pendant tout le passage aux îles Sandwich, presque entièrement dépourvu de vêtements, hormis ceux que la compassion généreuse de ses camarades de bord lui procura.
Puisque nous étions maintenant prêts à quitter ces îles, il est peut-être nécessaire d'ajouter quelques mots sur leur état actuel et les changements qui ont eu lieu dans leur gouvernement depuis la dernière visite du capitaine Cook.
Pomarre qui portait alors le nom d'Otoo et de roi d'Otaheite, comme nous l'avons déjà observé, détient toujours le pouvoir d'administrer le gouvernement de l'île bien que, en accord avec la coutume établie du pays, il ait cédé les titres et les honneurs d'un souverain à son fils Otoo qui est maintenant considéré comme le roi d'Otaheite et qui est, en effet, un bien plus grand prince que ne fut jamais son père.
Waheiadooa, roi de Tiaraboo, est mort et le deuxième fils de Pomarre avait pris son nom et ses titres et la possession de ses territoires peu avant notre arrivée.
Le puissant Maheine, roi d'Eimeo, fut tué au combat il y a environ 18 mois à Otaheite et son frère Motooaro-mahow, dont nous avons déjà mentionné le décès, lui a succédé ; la souveraineté de cette île est maintenant revenue à sa fille Tetooanooe qui est très jeune et mineure.
Le grand Opoona, roi de Bolabola, est mort également et sa fille Mahemarooa lui a succédé; c'est elle, mineure aussi, qui est à présent la souveraine de cette île.
Nous avons déjà parlé de Motooara, l'actuel roi de Huaheine, et de notre vieil ami Mouree, roi d'Ulietea ; ce dernier est oncle de Pomarre du côté de sa mère et n'a pas de descendance.  Il est donc probable que bientôt sa territoire tombera, par héritage, sous le gouvernement de la famille otaheitienne dont les vues étendues et politiques uniront sans doute deux autres îles par le mariage du roi d'Otaheite avec les deux reines de Bolabola et d'Eimeo, si bien qu’il est probable que, dans peu de temps, ce jeune prince contrôlera entièrement tout ce groupe d'îles. En effet, son père et les autres chefs nous disaient fréquemment que ses titres étaient plus grands que ceux de tous les rois qui eussent jamais régné à Otaheite. Il est appelé le earee' rapie no marooora, titre auquel ils paraissent prêter la même idée de grandeur que nous attribuons à celui d'Empereur; ceci semblerait indiquer que son accession au gouvernement de tout ce groupe d'îles est déjà considérée comme inévitable.
Pomarre mesure à présent environ six pieds cinq pouces ; il est très musclé et bien proportionné ; il marche d’un pas résolu et se tient droit avec la majestueuse dignité de maintien qui sied à sa condition et son rang élevés.
Ceux à bord qui l'ont vu jadis disent qu'il s'est beaucoup amélioré à tous les égards, non seulement dans son apparence personnelle mais aussi dans la fermeté et l'assurance de ses actions et de son comportement en général.
La reine mère, comme nous l'appelions, était une femme robuste d'allure droite et masculine aux traits fort ordinaires, mais elle marchait d'un pas ferme et tranquille et avait un caractère doux et affable. Elle semblait également posséder une grande sagesse et perspicacité assistées d'une compréhension rapide et claire de tout ce qu'on lui soumettait ; elle était donc utile à Pomarre non seulement dans ses affaires domestiques mais même dans la gestion de questions de gouvernement plus graves, car son avis comptait beaucoup pour lui en toute circonstance et c'était rare qu'il s'occupât d'affaires importantes sans l'avoir d'abord obtenu ; cela faisait qu'elle paraissait avoir un grand ascendant et une grande influence sur son comportement.
Mais sa sœur Wharedee, quoique ayant tendance à la corpulence, possédait plus de douceur féminine et les charmes qui caractérisent son sexe attiraient plus la compagnie de Pomarre dans ces heures de détente vouées au plaisir et aux divertissements partagés.

 

le 24 janvier   Bien que la nuit précédente fût pluvieuse, il faisait cependant beau le matin du 24 janvier, avec une légère brise d'est, quand nous larguâmes les amarres et que vers 10 heures du matin les deux vaisseaux appareillèrent et fîrent voile hors de la baie. A ce moment là, le naturel qui avait été enfermé il y a trois jours en raison du vol fut amené sur le pont et livré à Pomarre, ce qui semblait faire très plaisir à lui et à ses dames ; l'une d'elles le fit monter à la hâte dans une pirogue accostée au navire et le cacha au fond en s'asseyant dessus et en le couvrant de ses vêtements.  Ensuite, elle ordonna à ses gens de pagayer aussi vite que possible en direction de la plage et, une fois qu'elle l'eut amené bien loin, elle revint au navire à bord d'une autre pirogue. Nous n'avions pu récupérer que très peu des articles que le naturel nous avait chapardés, cependant toute animosité avait maintenant cessé et nous nous séparâmes en excellents termes. Pomarre fut le dernier homme à bord et lorsqu'il monta dans sa pirogue il fut salué par quatre canons et un compliment similaire fut adressé à ses deux frères qui, au même moment, prenaient congé de M. Broughton et de ses officiers à bord du Chatham.
A midi, nous étions à deux lieues au large de la côte ; nous mîmes le cap au nord avec une légère brise et par temps clair. Le soir, nous nous trouvions à moins de deux lieues de l'île de Tooteroah qui nous restait au nord lorsque le vent tomba et pendant la nuit nous n'eûmes plus que de petites risées accompagnées d'éclairs et de pluie.

 

le 25   Le matin du 25, il faisait beau mais la plupart du temps calme si bien que notre progrès était à peine perceptible ; comme nous étions à moins de quatre ou cinq milles de Tooteroah, quelques pirogues eurent l'occasion de quitter le rivage à notre rencontre. Dans l'une se trouvaient un chef et sa famille qui montèrent à bord et qui étaient au courant de nos récentes transactions, ce qui montre qu'une communication régulière est maintenue entre les deux îles.
L'après-midi, en trouvant qu'un courant nous entraînait vers l'île, les bateaux furent descendus pour remorquer le navire au large mais, le soir, une brise légère se leva : les bateaux furent de nouveau embarqués et nous pûmes poursuivre notre route vers le nord.
Le Chatham, qui pendant tout ce temps était beaucoup plus près de l'île, fut entouré de plusieurs pirogues qui le fournirent en volailles et noix de coco, celles-ci étant probablement les seuls rafraîchissements que l'île possédât car elle ne produisait ni fruits à pain ni taro; de temps à autre ils en sont approvisionnés d'Otaheite.
Le Chatham reçut aussi la visite du principal chef de l'île, un des frères cadets de Pomarre, et, comme l'île est une colonie d'Otaheite, les habitants appréciaient les mêmes articles de commerce.
L'île ne faisait pas plus de trois milles de long du nord au sud et elle était si remarquablement basse que les cocotiers dont elle est couverte semblaient sortir de l'océan. A un moment, nous nous trouvâmes entourés d'une bande de marsouins qui se prélassaient et nageaient à leur aise.

 

le 26   Le lendemain, une légère brise soufflait toujours de l'est avec laquelle cependant nous perdîmes rapidement de vue l'île de Tooteroah mais nous apercevions Otaheite très clairement et à six heures du soir, nous fîmes route sud-quart-sud-est à environ vingt lieues au large d'Eimeo et au sud d'elle.  Bien que le temps restât beau et clair, les deux jours suivant furent encore moins favorables à notre progrès car les vents était très faibles avec de longues intervalles de calme.  Le deuxième jour, on sortit la poudre du magasin et l'étala sur le pont pour empêcher les parties exposées à l'eau de mer de se décomposer ce qui a tendance à arriver lorsqu'on reste longtemps immobile.
Une petite espèce de sterne qui se posa dans notre gréement fut attrapée dont j'ai tiré la description suivante …  

   
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